Lassana Diarra – N’golo Kanté : si proches, si différents

Auteur d’une ascension fulgurante de l’autre côté de la Manche, N’golo Kanté a été plus d’une fois comparé à Lassana Diarra au cours de la saison. A raison puisque les deux hommes partagent un certain talent pour la récupération du ballon. Le milieu de Leicester a fêté vendredi dernier sa première cape sous le maillot bleu en remplaçant son illustre aîné marseillais.

Leurs deux mi-temps ont été l’occasion de constater assez clairement ce qui les séparait : d’un côté, on a eu droit à un Lassana Diarra jouant dans un fauteuil et distillant ses ouvertures depuis le coeur du jeu ; de l’autre, N’golo Kanté a beaucoup plus bougé sur le terrain, créant des espaces pour ses partenaires dans l’entrejeu. Analyse détaillée.

Préambule : le plan de jeu des Pays-Bas 

Pour comprendre la différence dans le jeu des deux hommes, il faut d’abord évoquer l’organisation néerlandaise. Si le schéma de jeu a bougé au fil de la rencontre, Danny Blind a toujours demandé à ses joueurs de pratiquer une défense orientée sur l’homme. Cela s’est particulièrement ressenti dans le coeur du jeu en première mi-temps, avec des marquages évidents sur Diarra, Pogba et Matuidi par les milieux néerlandais. Les défenseurs se chargeaient aussi de suivre les décrochages des attaquants français (Griezmann, Giroud).

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Sur cette image, on distingue Claassen face à Diarra, Sneijder avec Matuidi et Clasie avec Pogba pour les milieux. On voit aussi que Blind et Bruma suivent les mouvements de Griezmann et Giroud, laissant Van Dijk en couverture.

Diarra : l’atout du jeu long

Face à un tel système, la solution pour les Bleus était de s’appuyer sur les initiatives de leurs défenseurs centraux afin de créer des décalages dans ces marquages dans le coeur du jeu. Plusieurs fois,  on a ainsi vu Varane ou Koscielny avancer avec le ballon pour s’infiltrer entre Claassen et les attaquants adverses (De Jong à gauche, Promes à droite).

Dans l’axe, Diarra profitait de ces montées pour se démarquer par rapport à son adversaire direct. Dès qu’il avait du champ et que le ballon revenait sur lui, sa priorité était de lever la tête pour trouver une solution sur du jeu long. Cela pouvait être Jallet ou Evra dans les couloirs lorsque le bloc néerlandais était fixé dans l’axe. Il a aussi recherché la profondeur pour les appels de Griezmann, Giroud et même Matuidi.

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En une dizaine de secondes, Diarra alerte ses deux latéraux depuis le rond central : d’abord Jallet…

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… puis Evra.

Toutes ses passes longues sont arrivées à destination (6 passes longues sur 35 tentées selon Whoscored). Mieux, malgré ces « prises de risque » Diarra a terminé sa mi-temps avec 97% de passes réussies. Deux de ses ouvertures ont même fini dans le dernier tiers des Néerlandais. Bref, une performance propre pour l’ancien Marseillais, mais qui n’a pas forcément facilité la tâche de ses partenaires dans l’entrejeu.

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La map des 41 ballons touchés par Lassana Diarra durant sa première mi-temps.

Car en restant « les pieds dans le béton » entre ses deux défenseurs centraux (Koscielny et Varane), Lass n’a pas contribué à créer des espaces pour Matuidi et surtout Pogba dans l’entrejeu. Avec un adversaire clairement focalisé sur son positionnement, il aurait pu (dû) travailler sur toute la largeur afin de forcer ce dernier à dézoner. Cela aurait ainsi crée des espaces dans l’axe, exploitables par Pogba.

Au lieu de ça, le milieu de terrain de la Juve a passé la majeure partie de la première mi-temps coincé entre plusieurs adversaires lorsqu’il décrochait pour proposer une solution à ses partenaires. Résultat, un risque réel de se retrouver pris dans une nasse (3 contre 1) en cas de conservation du ballon.

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Avec un Diarra « figé » dans l’axe, Pogba et Matuidi se retrouvent entre trois Néerlandais lorsqu’ils décrochent. Difficile dans ces conditions de tenir le ballon et jouer autrement qu’en retrait vers leurs défenseurs.

La conséquence ? A la mi-temps, Pogba et Matuidi n’ont réalisé à eux deux que 18 passes vers l’avant (11 + 7) sur 48 tentées. Un rendement insuffisant, surtout pour le Turinois qui est attendu à un autre niveau sous le maillot bleu. Heureusement, les Bleus ont pu s’appuyer sur les relances directes à destination de leurs attaquants pour approcher les buts de Cillessen (avec un Payet très inspiré dans ses premières touches pour maintenir la vitesse du ballon dans le camp adverse).

Kanté change l’animation : 

S’il n’a pas le jeu long de son aîné, N’golo Kanté a apporté autre chose aux Bleus durant la deuxième mi-temps : en ne restant pas dans cette fameuse zone entre Koscielny et Varane, le milieu de terrain de Leicester a permis au milieu français de changer de forme et ainsi perturber le marquage sur l’homme des Pays-Bas.

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La map des 39 ballons touchés par N’golo Kanté durant la deuxième mi-temps.

Et évidemment, c’est Paul Pogba qui a été le premier à profiter du jeu sans ballon de Kanté. En dézonant, le milieu de terrain de Leicester embarquait un adversaire avec lui (Claassen la plupart du temps). Cela offrait ainsi de l’espace plein axe à son partenaire. Pogba avait certes toujours un adversaire sur le dos, mais les partenaires de ce dernier étaient désormais beaucoup plus loin, lui facilitant la tâche pour se mettre dans le sens du jeu.

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Le système des Pays-Bas a changé, mais les Néerlandais conservent le même marquage orienté sur l’adversaire.

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En suivant la passe de Varane vers Jallet, Kanté fait plus qu’offrir une solution à son latéral droit. Il embarque aussi Claassen, ce qui crée de l’espace pour Pogba dans l’axe.

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Lorsque le ballon revient sur lui, Varane a deux solutions intéressantes (au lieu d’une seule en première mi-temps) : le jeu direct dans l’espace libre entre les lignes néerlandaises ou la passe vers Pogba, dos au but mais avec un seul adversaire à proximité.

En terme de jeu vers l’avant, Pogba et Matuidi sont ainsi passés de 18 passes tentés (sur 44) en première mi-temps à 39 (sur 59) en seconde. En pourcentage, cela représente une augmentation de 25% entre les deux périodes (de 41% à 66%).

Conclusion : 

Depuis vendredi, Paul Pogba est au coeur du débat : pour beaucoup, ses performances en équipe de France sont insuffisantes par rapport à son rendement en club. Mais pour être objectif, il faut prendre en compte l’environnement. A Turin, Pogba peut compter sur des partenaires de très haut niveau, capables de relancer mais aussi de créer l’espace pour leurs partenaires en se déplaçant intelligemment.

En équipe de France, les sorties de balle ne sont pas de la même qualité et Pogba est contraint de jouer plus bas que d’habitude. D’où l’intérêt de s’appuyer sur des joueurs mobiles autour de lui afin de lui créer assez d’espaces pour qu’il puisse faire des différences dans cette zone du terrain. A ce niveau, Kanté semble plus se rapprocher de Schneiderlin que de Diarra, même si le milieu des Foxes n’a quasiment jamais tenté de passes verticales.

Attention, il ne s’agit pas de renvoyer Lassana Diarra sur le banc de touche après 45 minutes de jeu face aux Pays-Bas (d’autant plus qu’il a fait son match sur le plan individuel). Mais Didier Deschamps risque de se retrouver face à un énième choix. Si Pogba doit mener l’équipe de France à l’Euro au mois de juin, il faudra se poser les bonnes questions concernant les profils à lui associer au milieu de terrain afin de le mettre dans des conditions optimales.

Lire aussi : Johan Cruyff : le football pour les « grands »

A l’inverse, si le sélectionneur décide de fonder son animation offensive sur d’autres joueurs, pas de problème : mais il ne faudra pas s’étonner si le milieu de la Juventus n’apparaît pas sous son meilleur jour durant 90 minutes de jeu.

 

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4 réponses

  1. Florent G. dit :

    Est-ce que le positionnement de Diarra n’était pas une consigne explicite de Deschamps, pour avoir des latéraux plus haut sur le terrain (dans une espèce de 3-4-3 en phase offensive) ? Et à ce compte là, est-ce que cela ne serait pas plus intéressant qu’il puisse jouer plus haut comme il le fait à Marseille, pour profiter de sa capacité à se positionner et à éliminer ses adversaires ?

  2. Ca peut être en effet considéré comme une consigne de Deschamps pour Diarra. Mais vu que son remplaçant (Kanté) a joué différemment après la pause, j’imagine que le sélectionneur laisse quand même une certaine liberté à ses joueurs pour qu’ils évoluent comme ils en ont l’habitude. D’ailleurs contre la Russie, Diarra a joué de la même façon.

  3. Olive dit :

    Bonjour Florent, excellent article comme d’habitude. Ne penses-tu pas justement que Deschamps préfère faire jouer Pogba dans un rôle d’aimant à joueur adverses (capable par sa technique de faire circuler le ballon quand même) et donner la clé du jeu à la paire Payet-griezmann qui dezonnent avec plus d’espace?

  4. Il est possible que ce soit l’objectif oui. Mais dans ce cas, c’est aussi bien d’avoir un n°6 qui bouge, ne serait-ce que pour créer des lignes de passes à ses défenseurs aussi !

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