De Carrasso à Costil : les Girondins ont-ils fait le bon choix ?

C’était le feuilleton du printemps en Gironde. Il a pris fin en l’espace d’une dizaine de jours. Après 8 années de service chez les Marine et Blanc, Cédric Carrasso a vu son contrat ne pas être reconduit. Le chouchou du Virage Sud s’en est allé, laissant dans les cages un grand vide qui devra être comblé par Benoît Costil. Un choix fort de la part de la nouvelle direction bordelaise que l’on va essayer de comprendre dans cet article.

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Carrasso : sa meilleure saison au meilleur moment

A 35 ans, Cédric Carrasso vient d’achever l’une des meilleures saisons de sa carrière. Depuis que CoteStats.fr rassemble les données des gardiens de Ligue 1 (2013-14), il n’y en a que deux autres qui ont fait mieux que lui sur un exercice : David Ospina et Vincent Enyeama en 2013-14.

Cette saison, Carrasso a terminé avec le meilleur pourcentage de tirs arrêtés (81,06%) et le meilleur ratio xG/but encaissé (1,35). Il s’est montré aussi très efficace sur les grosses occasions adverses en faisant la parade une fois sur deux (50% à 9/18). Bref, sur le plan sportif, il a donné la meilleure réponse possible après avoir vu son statut remis en cause en début de saison.

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En se penchant en détails de sa saison, on se rend compte que le natif d’Avignon a atteint un niveau exceptionnel lors de la première partie du championnat. Entre août et octobre, il a disputé 8 rencontres en maintenant un ratio xG.subi/but.encaissé de 1,92. Un échantillon faible mais une performance remarquable : le portier a multiplié les exploits sur sa ligne et n’a été coupable d’aucune erreur individuelle.

Difficile de maintenir un tel niveau sur la durée. La deuxième partie de sa saison (de février à mai 2017) a été moins bonne mais Carrasso s’est tout de même maintenu au niveau des tous meilleurs gardiens de la phase retour (top 5) pour finalement s’en tirer avec le meilleur ratio sur l’ensemble de l’exercice 2016-17. Seul bémol, 2 erreurs (selon Opta) qui ont entraîné des buts (contre Monaco et Lille).

Excellente, la performance de Carrasso doit aussi être remise dans le contexte des Girondins et de leur défense. Celle-ci s’est en effet fortement amélioré en 2016-17 par rapport aux saisons précédentes. Le xG.tir subi par le portier a ainsi chuté de près de 4 dixièmes : il est passé de 0,290 sous Willy Sagnol à 0,254 avec Jocelyn Gourvennec. Bref, la défense girondine a mieux protégé son gardien et ce dernier lui a très bien rendu. Alors pourquoi mettre fin à une si belle histoire ?

Premier argument : la fragilité de Carrasso, qui a été bien trop souvent contraint de passer par la case infirmerie depuis deux saisons. Avec seulement 44 matchs de championnat joués depuis 2015, il a manqué plus de 40% des rencontres de Ligue 1. Pour rappel, le même club n’avait pas fait de sentiment avec Ulrich Ramé en 2009. Le prédécesseur de Carrasso n’avait pas survécu à une saison perturbée par les blessures (26 matchs de championnat en 2008-2009).

L’autre incertitude concerne le niveau du portier sur la durée. Oui, Carrasso a été très performant cette saison. Mais ce pic a suivi un énorme creux en 2015-16. Avant sa grave blessure (janvier 2016), il était l’un des gardiens les moins efficaces du championnat avec un ratio de 0,86 xG.subi/but.encaissé, 67,9% de tirs stoppés et 30,4% de big chances sauvées.

Avec de telles données et sa rupture des ligaments croisés, on comprend mieux pourquoi les dirigeants bordelais avaient décidé de jouer la montre et d’attendre son retour avant de discuter d’une prolongation. Difficile à vivre pour le joueur, la situation faisait sens si l’on daigne se placer de l’autre côté de la barrière. Après deux saisons où le portier s’était maintenu à un bon niveau, sa baisse de régime ne pouvait que susciter l’interrogation. Surtout pour un gardien de 34 ans.

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Costil : une opportunité et un nouveau style

La direction bordelaise a (officiellement) tranché il y a une paire de semaines. Le club a choisi de ne pas prolonger Carrasso et a fait le choix d’un gardien habitué à la Ligue 1 en faisant signer Benoît Costil. Privilégier l’expérience, du championnat de France qui plus est, pour succéder à Carrasso est aussi très logique quand on connaît la jeunesse des n°2 (Prior, né en 1995) et n°3 (Bernardoni, né en 1997).

Surtout, Costil représentait une opportunité à ne pas manquer pour un club souhaitant démarrer un « nouveau cycle » dans ses buts. Le marché des gardiens est toujours très particulier (et fermé) ; les « valeurs sûres » à 0€ d’indemnités de transfert sont très rares. Bordeaux en avait d’ailleurs fait l’expérience huit ans plus tôt : afin d’assurer la succession de Ramé, le club avait dû débourser 8 millions d’euros pour que Carrasso puisse remonter la Garonne. Ca fait cher le kilomètre.

Pour comprendre le choix Costil, prenons la Ligue 1 depuis 2013. Seulement 10 gardiens ont joué plus de 100 matchs : Ruffier, Costil, Subasic, Lopes, Enyeama, Vercoutre, Riou, Carrasso, Mandanda et Lecomte. A cette liste, il faut enlever les inaccessibles (Lopes, Subasic, Mandanda). Modèle de régularité depuis 4 saisons, Ruffier est lié jusqu’en 2021 avec l’AS Saint-Etienne. Un contrat bien trop cher à racheter pour un club qui ne peut espérer que la Ligue Europa. Enyeama et Lecomte ont aussi prolongé il y a peu, alors que Vercoutre et Riou sont sur la pente descendante. Il ne reste plus qu’un homme, libre qui plus est : Benoît Costil.

Le Breton est une bonne affaire, c’est sûr. Mais est-ce un upgrade par rapport à Carrasso ? Si l’on s’en tient aux performances sur la ligne de but, pas vraiment. A Rennes, il a flirté avec l’équilibre sur 3 des 4 dernières saisons mais n’a jamais approché le niveau des meilleurs portiers du championnat. Il a d’ailleurs toujours fini derrière Carrasso en terme de xG.subi/but.encaissé, même en 2015-16 où il a lui aussi traversé une mauvaise passe.

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Face aux Big Chances adverses, l’ancien Rennais est aussi en retrait par rapport à l’ex-dernier rempart des Marine et Blanc (39,3% d’arrêts sur les 4 dernières saisons contre 41,5%). Néanmoins, l’amplitude qui sépare sa meilleure (45,5%) et sa pire performance (34,4%) est moins élevée que celle de Carrasso (28,1% et 57,6%).

On touche du doigt l’un des points-clés de la performance globale de Benoît Costil à Rennes : sa constance. Le champion d’Europe U17 (2004) fait moins d’exploits sur sa ligne que les autres, mais il fait aussi moins d’erreurs. Certains diront qu’il ne rapporte pas de points… mais qu’il n’en coûte pas non plus. Ce constat rejoint le tableau ci-dessous, qui compile le nombre d’erreurs commises par Carrasso et Costil sur les 5 dernières saisons.

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Cela permet au passage de se rendre compte que la plus mauvaise saison de Costil depuis 2013 est aussi celle qui l’a vu être arrêté plus de 8 semaines pour soigner une blessure. Le gardien avait abandonné ses partenaires fin août pour ne revenir que fin octobre. Un coup d’arrêt qui a sans doute pesé sur ses performances tant il a été en-dessous de son rendement habituel sur tous les plans.

Autre différence entre Costil et Carrasso : les sorties aériennes. L’ancien gardien du Stade Rennais est beaucoup plus prompt à sortir de ses cages pour prêter main forte à sa défense. On toucherait d’ailleurs là à l’un des points sensibles, qui expliquerait le choix des Girondins de tourner la page Carrasso. Cette saison, le gardien bordelais a réalisé un sans-faute dans ses sorties, mais il s’est moins souvent aventuré loin de sa ligne de but que Costil.

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Sur ce point précis, nous parlons plus du style des deux gardiens que de leurs valeurs. C’est la même chose en ce qui concerne le jeu au pied. Il est difficile de comparer les deux hommes dans l’exercice puisque ce dernier dépend beaucoup du jeu déployé par l’équipe. En tant que Bordelais, on sait toutefois que Carrasso était largement perfectible sur ce point. Or Costil a récemment été loué par Philippe Montanier pour sa progression dans ce domaine : « son jeu au pied en premier relanceur est très intéressant, ce qui est de plus en plus indispensable. » On attendra de juger.

Derrière le n°1, les jeunes poussent ? 

« Partir sur un nouveau cycle pour le groupe des gardiens. » Quand Jocelyn Gourvennec explique le départ de Carrasso avec ses mots, on comprend vite qu’il ne s’agit pas que d’une histoire de nouveau n°1. D’ailleurs, le club s’apprête à nommer un nouvel entraîneur des gardiens en la personne de Franck Chaumin.

Ex-entraîneur des gardiens du centre de formation, Chaumin connaît parfaitement les jeunes du club : Jérôme Prior et Paul Bernardoni évidemment, mais aussi Gaetan Poussin et Over Mandanda qui se partageront vraisemblablement les cages de la réserve la saison prochaine. En refusant la dernière proposition de Carrasso (pour être n°2), la direction bordelaise a envoyé un message à ses jeunes gardiens : elle veut leur laisser une chance.

A l’heure actuelle, Jérôme Prior semble tenir la corde pour être le n°2 la saison prochaine. La nouvelle n’a pas ravi certains supporters, qui soutenait et soutiennent encore ardemment l’idée d’un Carrasso en doublure de Costil. Reconnaissons une chose qui va dans leur sens : la saison 2016-17 de Prior n’a pas été bonne. Lancé en tant que n°1, il n’a pas rassuré en début de saison, notamment dans les airs (Saint-Etienne, Toulouse), et a rendu par ses performances le retour de Carrasso souhaité et inévitable.

Une deuxième opportunité s’est présentée à lui lorsque le n°1 s’est à nouveau blessé, entre novembre et janvier. Là encore il a eu du mal à convaincre. Impuissant face à Monaco (0-4) ou au PSG en janvier (1-4), il est surtout passé au travers à Montpellier dans un match que Bordeaux avait bien débuté (0-4). Meilleur sur la fin de son intérim, il a ensuite été la victime logique de la hiérarchie instaurée par son coach qui a rendu la place à un Carrasso impérial durant la phase aller.

Au final, Jérôme Prior a joué 1328 minutes en championnat pour un ratio xG.subi/but.encaissé de 0,86, un pourcentage de 71.88% de tirs arrêtés et 33.3% de big chances stoppées. Des statistiques médiocres sur sa ligne, qui n’ont pas été rattrapées par le nombre d’erreurs commises (4, soit une erreur toutes les 315 minutes) et les sorties aériennes manquées (5 sur 59, soit 92% de réussite). Bref, un saison compliquée pour le gardien de 21 ans.

Mais s’arrêter à cet échantillon de matchs pour porter un jugement définitif sur le vainqueur de la Gambardella 2013 n’est pas juste. Ce serait oublier ses performances lors de la saison précédente. Apparu à 9 reprises entre août 2015 et février 2016, le gardien avait été relancé par Ulrich Ramé en mars suite à l’éviction de Willy Sagnol… et il avait fini la saison en trombe !

Il s’était révélé extrêmement performant sur cette période malgré un contexte difficile, les Marine et Blanc luttant pour leur maintien. Au total, Prior avait passé 1140 minutes sur les pelouses de Ligue 1 pour un ratio xG.subi/but.encaissé de 1,70, un pourcentage de tirs arrêtés de 82,50% et 57,1% de big chances sauvées. Bonus, aucune erreur à signaler malgré 2 sorties aériennes manquées (sur 56). Bref, une excellente performance pour le jeune gardien qui a bien fini l’exercice 2015-16 en étant plus performant que son modèle n°1.

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Il est même assez étonnant de constater que la saison 2016-17 de Jérôme Prior ressemble en beaucoup de points à l’exercice 2015-16 de Carrasso (voir la suite ci-dessous)… Moins expérimenté, Prior a fait plus d’erreurs, notamment dans les airs. Mais cette difficulté particulière se retrouve chez un grand nombre de jeunes gardiens qui font leurs premiers pas dans l’élite. L’important pour eux n’est pas forcément de faire l’erreur, c’est de la reproduire par la suite.

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Evidemment, il ne s’agit pas de crier au prodige. Mais rappeler l’exercice 2015-16 permet d’équilibrer la balance. Aujourd’hui, personne ne peut se prononcer sur le véritable niveau de Jérôme Prior, qui se situe certainement entre les deux extrêmes qu’ont été ses saisons 2015-16 et 2016-17. S’il se révèle pile entre les deux, Bordeaux pourra s’appuyer sur une excellente doublure… voire mieux ?

Conclusion : 

Seules les performances de tous les intéressés permettront de vraiment déterminer si les Girondins ont fait le bon choix en se séparant de Carrasso mais ce dernier confirme une chose : il y a désormais une direction sportive à Bordeaux. La rumeur Costil remontant à plusieurs mois, il y a eu une véritable anticipation de la part des dirigeants le concernant. De la même façon, la probable nomination de celui qui a achevé la formation de Prior, Poussin ou Mandanda au poste d’entraîneur des gardiens est un autre signe fort quant au futur du poste en Gironde.

Bordeaux tourne une page avec le départ de Carrasso mais est peut-être en train d’en préparer plusieurs…


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2 réponses

  1. supernabot dit :

    Bernardoni ne meriterait-il pas sa chance, plutot que Prior?

  2. Un simple coup d’oeil aux chiffres de l’avant-dernier tableau suffit pour voir qu’il est assez logique qu’il soit derrière dans la hiérarchie.

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