Portugal 1-0 France : l’analyse tactique

« Trop Cruel », « Accablés », « Un Rêve Brisé »… Toutes les Unes de la presse française après la défaite de l’équipe de France en finale de l’Euro sont allés dans le même sens : l’équipe de France était bien meilleure que le Portugal mais elle a pourtant perdu. Reste à savoir si le manque de réussite est le seul facteur permettant d’expliquer cette désillusion.

Les compos : 

Aucune surprise à signaler au sein des deux équipes au coup d’envoi. D’un côté comme de l’autre, Didier Deschamps et Fernando Santos reconduisent les systèmes et les joueurs qui leur ont donné le plus de satisfactions au fil du tournoi. Absent lors de la demi-finale face aux Gallois, Pepe fait son retour dans la défense portugaise.

France vs Portugal - Football tactics and formations

Encore une entame française :

Comme face à l’Allemagne, l’équipe de France rentre parfaitement dans cette finale. Dès le coup d’envoi, elle fait tout pour rester le plus haut possible afin de mettre sous pression la relance portugaise. Et comme la Selecçao est loin d’avoir les mêmes atouts que la Mannschaft dans ce secteur, elle rend énormément de ballons dans les premières minutes de jeu.

Le pressing français n’a même pas besoin d’être particulièrement bien exécuté. Le simple fait de défendre en avançant et de s’appuyer sur le travail de Griezmann et Giroud en première ligne suffit pour pousser les Portugais à la faute. Les deux premiers tirs français viennent de deux ballons récupérés haut dans le camp portugais : une reprise de Sissoko non-cadrée (6e) et surtout une tête de Griezmann claquée en corner par Rui Patricio (7e).

Sissoko fait exploser le système portugais :

Comme face à l’Allemagne, les Bleus ralentissent la cadence après cette première grosse opportunité… à moins que ce soit la blessure de Ronaldo, survenue une minute plus tard, qui ait éteint ce début de rencontre. Toujours est-il que le match entre dans une deuxième phase, plus posée, qui permet de voir les deux systèmes de jeu s’opposer.

Comme prévu, le Portugal a conservé son milieu en losange face à la relance française. Contre la Croatie et le Pays de Galles, cette organisation leur avait permis de faire reculer le joueur-clé du milieu adverse (Modric et Allen). Face à l’équipe de France, les conséquences sont les mêmes. Encadré par Ronaldo et Nani, Adrien Silva sort en pointe de son milieu afin de s’opposer aux prise de balles de Paul Pogba.

Le joueur passé par Bordeaux dans sa jeunesse renforce ainsi la première ligne du Portugal. Dans son dos, William, Renato et Joao Mario ont la dure mission de couvrir toute la largeur du terrain. Alors que William doit surveiller les mouvements de Griezmann, naturellement présent dans sa zone, les deux jeunes relayeurs alternent entre couverture des half-spaces et fermeture des couloirs face aux latéraux français.

portugal-densite-axe

Comme lors de ses précédentes sorties, le Portugal met énormément de densité dans le coeur du jeu.

C’est à ce niveau que Moussa Sissoko entre en scène dans ce début de match. Ailier droit sur le papier, l’ancien Toulousain revient dans l’axe pour demander le ballon entre les deux premières lignes portugaises. Cette solution supplémentaire dans le coeur du jeu pose vite d’énormes problèmes aux Portugais.

Le moindre positionnement bancal de la première ligne (Nani, Ronaldo, Silva) ou la moindre erreur d’orientation des relayeurs (Joao Mario, Renato) permet une passe plein axe à destination de Sissoko. Ce dernier profite ensuite de l’espace libre pour faire la différence tout en puissance et casser les lignes portugaises pour arriver jusqu’à la défense.

 

liberte-sissoko-axe

Lorsque la France conserve le ballon derrière, Sissoko dézone et offre une solution supplémentaire dans le coeur du jeu.

koscielny-sissoko

Ronaldo est en retard par rapport à la circulation de balle française, Joao Mario est déjà orienté vers son latéral… Du coup, Koscielny peut trouver Sissoko complètement seul entre Adrien , Joao Mario, William et Guerreiro.

 

La sortie de Ronaldo

Blessé à la 8ème minute de jeu, Ronaldo quitte finalement ses partenaires un gros quart d’heure plus tard (25e) sans que les Français ne daignent profiter des quelques instants passés à 11 contre 10. S’il a perdu son élément-clé sur cette action, Fernando Santos va profiter de cette sortie pour régler les problèmes causés par Sissoko depuis le début du match.

Entré en jeu à la place de Ronaldo, Quaresma se positionne sur l’aile droite. Joao Mario glisse côté gauche, laissant l’axe à Renato Sanches et Adrien Silva devant William Carvalho. Nani se retrouve seul en pointe d’un bloc qui accepte de reculer d’une bonne dizaine de mètres et est désormais exclusivement orienté sur l’homme, avec des marquages bien définis.

France vs Portugal - Football tactics and formations

Le 4-1-4-1 portugais calqué sur le 4-2-3-1 français.

Ce système défensif, qui se rapproche de celui utilisé par l’Allemagne en demi-finale, redonne la responsabilité de la relance aux défenseurs centraux français (Umtiti et Koscielny), qui prennent régulièrement l’initiative tout au long de la partie. S’il y a du progrès à ce niveau côté bleu, le problème se situe désormais à la réception de ces premières passes.

A ce niveau, Sissoko sort du lot grâce à la qualité de ses premières touches et sa puissance. En revanche, Payet et Griezmann manquent clairement de fraîcheur  : leurs enchaînements ne sont pas aussi tranchants que lors de leurs précédentes sorties, ce qui laisse assez de temps aux Portugais pour se replacer après avoir été pourtant battus sur la relance (plusieurs exemples sur la vidéo ci-dessous).

https://twitter.com/Felipeavr/status/752321556978728960

Collectivement, l’équipe de France n’a tout simplement pas de réponse à ce changement tactique du Portugal (du 4-4-2 en losange au 4-1-4-1). La fin de la première mi-temps voit les Bleus tenter de varier le jeu sans jamais décider d’un style à adopter ou d’une faiblesse sur laquelle appuyer. Résultat, ils se mettent mis en danger tout seul en jouant « à l’envers » certaines actions.

Note : à partir du moment où Matuidi et Payet décrochent pour participer à la remontée de balle, jouer long est risqué car l’équipe n’est pas structurée pour être à la retombée du deuxième ballon. La suite de l’action le confirme avec les retards de Payet, Sissoko, Pogba, Matuidi, Umtiti, qui permettent au Portugal d’arriver dans la surface française. 

Quand le Portugal endort l’équipe de France :

Au retour des vestiaires, c’est une équipe du Portugal bien plus sereine qui revient sur la pelouse. Sa première mi-temps avait été marquée par un nombre incalculable d’erreurs techniques (23 ballons perdus) ; après la pause, la Selecçao réduit ce déchet (6) et peut enfin s’offrir des séquences de possession qui lui permettent de souffler.

La formation de Fernando Santos prend plus de temps avec le ballon. A défaut d’attaquer, la faute à un milieu français bien compact et limitant les pénétrations adverses, le Portugal ralentit le rythme de la rencontre. Lloris n’a rien à faire (aucun tir portugais entre la 46e et la 79e minute), mais la France ne parvient pas à remettre la même pression qu’en début de partie.

portugal

Une preuve que les Bleus ont été beaucoup moins actifs après la pause au niveau du pressing : les Portugais ont eu beaucoup plus d’occasions de faire tourner la balle dans leur camp.

On tient là l’un des premiers signes de faiblesse des Bleus sur cette finale. Une équipe réputée supérieure sur le papier et dans le jeu se doit d’imposer cette supériorité à l’autre à un moment donné. Le changement tactique opéré par Santos et le manque de fraîcheur de Payet et Griezmann a limité les capacités françaises sur attaque placée. Mais il restait la possibilité d’aller chercher le Portugal dans son camp afin de le pousser à la faute, ce qu’ils n’ont pas su (voulu ?) faire après la pause.

Coman rebooste les Bleus :

Un remplacement aurait toutefois pu faire basculer la partie : la sortie de Payet au profil de Coman (58e). Dès son entrée en jeu, le Bavarois apporte aux Bleus le second souffle qui leur permet d’être de nouveau dangereux. Il est vite devenu l’une des cibles préférées de Samuel Umtiti (9 passes Umtiti -> Coman, contre seulement 4 pour Payet).

sdffsd

Coman a beaucoup apporté aux Bleus à son entrée en jeu par sa capacité à se rendre disponible et à enchaîner rapidement ensuite. 

Echappant souvent à la vigilance de Cedric, Coman est impliqué sur 3 situations de but en l’espace de 10 minutes, dont un centre repris de la tête par Griezmann qui flirte avec la barre de Rui Patricio (66e). Au total, il délivre 4 passes-clés entre les 58e et 83e minutes, toutes dans le jeu. Malheureusement pour lui et pour l’équipe de France, il va ensuite s’éteindre, traversant les dernières minutes du temps règlementaire ainsi que les prolongations sans peser sur la rencontre.

Au final, les Bleus auront beaucoup tenté leur chance (18 tirs au total) sans se créer d’énormes occasions jusqu’à ce que Gignac trouve le poteau de Rui Patricio dans les arrêts de jeu (92e). En terme d’xG, leur performance ressemble beaucoup à celle de la Croatie lors du huitième de finale (voir le comparatif ci-dessous).

On touche là à l’une des forces du Portugal dans ce tournoi : sa capacité à protéger efficacement l’axe de sa défense. Lorsque Coman a trouvé Giroud ou Griezmann dans la surface portugaise, c’était à chaque fois dans des positions excentrées, forcément plus simples à négocier pour Rui Patricio (57e, 74e). Exceptée l’occasion de Gignac, les situations plein axe sont venues de centres (Griezmann, 9e et 65e), l’activité de Pepe, Fonte et William Carvalho permettant d’éviter les pénétrations au sol.

« No team has a lower percentage of completed passes allowed from or into the central attacking zone, a region extending out from the center of the 18-yard box by a few yards. » Extrait d’un article du Washington Post avant la rencontre.

Eder pèse sur la défense française :

Côté portugais, Fernando Santos fait deux changements après la pause avec les entrées de Moutinho (Adrien, 67e) et Eder (Renato Sanches, 79e). Le Monégasque arrive sur la pelouse pour poursuivre le travail d’Adrien et apporter son expérience en fin de partie. Eder a lui un impact bien plus grand dans les dernières minutes.

D’abord, le Portugal se réorganise afin de lui laisser le poste d’avant-centre : Nani passe côté droit, Quaresma à gauche, tandis que Joao Mario se retrouvé dans l’axe aux côtés de Moutinho. Le grand gabarit de l’attaquant lillois gêne très vite la défense française. La meilleure preuve est le nombre de fautes effectuées par cette dernière : 5 sur Eder, soit presque la moitié des fautes commises par les Bleus dans le match (12).

Le système portugais après l'entrée d'Eder : toujours en 4-1-4-1.

Le système portugais après l’entrée d’Eder : toujours en 4-1-4-1 avec des orientations « sur l’homme ».

Son envergure et sa protection de balle ont été un problème pour Umtiti et Koscielny jusqu’au bout des prolongations. Avant son but, il obtient des fautes précieuses, qui permettent au Portugal de remonter son bloc et d’obtenir des séquences où il peut conserver le ballon sans avoir à accomplir de grands efforts pour le récupérer.

Sans idée, ni supplément d’âme :

Au fil de la deuxième mi-temps et les prolongations approchant, la tactique devient vite secondaire. Il ne reste alors plus que les individualités présentes sur la pelouse et l’approche mentale des deux staffs. Or à ce niveau, on ne peut que se demander si celle du staff de l’équipe de France, présentée comme la grande favorite de cette finale, a été la bonne.

Après l’occasion de Gignac, Didier Deschamps demande à ses joueurs de rester calmes et de se repositionner. Avant la première prolongation, le sélectionneur français en rajoute une couche, indiquant à ses joueurs qu’ils « tiennent le match » et doivent « rester sereins ».

Mêmes consignes entre les deux prolongations, alors que la France sort de son premier quart d’heure sans le moindre tir tenté : « on va l’avoir cette occasion, restez en place. » Comme si cette fameuse occasion allait tomber du ciel face à un adversaire qui s’est pourtant fait une spécialité depuis le match face à la Croatie de réduire au maximum les risques de faire des erreurs.

Résultat de cette approche, le tir victorieux d’Eder est le 3ème du Portugal depuis la 91ème minute alors que la France n’a pas tenté sa chance une seule fois. A trop « attendre » l’occasion, les Bleus ont oublié qu’ils pouvaient aussi aller la chercher et sont restés sous la menace d’un exploit individuel.

Autant sinon plus que la réussite absente dimanche soir, c’est cet attentisme qui coûte le trophée aux Français. Alors oui, peut-être que si l’équipe de France s’était plus livrée, elle aurait été punie par un contre portugais. Mais dans ce cas, sa supériorité présumée aurait dû être remise en cause. En refusant d’assumer leur statut de favori, les Français sont juste parvenus à maintenir l’illusion de cette supériorité, rendant le retour sur terre brutal… mais loin d’être injuste.

Vous aimerez aussi...

7 réponses

  1. David CABRAL dit :

    Bonjour,
    Merci pour cet article.
    Cela fait plusieurs jouurs que j’essaie de trouver de l’objectivité sur la toile à propos de ce match. Nous ne lisons en ce moment que des critiques envers le Portugal et cela devient lassant et completement illogique
    Votre article est parfait.
    Merci de me réconcilier avec la presse !!!

    Merci

  2. JC dit :

    Excellent, excellent ! Tout devient plus limpide.
    On peut regretter ce poteau, le fait que l’angle de renvoi du ballon ne destine pas la trajectoire sur le pied de Griezmann…mais sur l’ensemble du match, Deschamps n’a pas su répondre au schéma de Santos et a préféré attendre un exploit individuel. Il est arrivé mais du mauvais côté du terrain.

  3. Moneysport dit :

    Franchement tes analyses sont exceptionnelles et bien plus approfondies que celles de journalistes.

  4. Franchini dit :

    Merci pour cette analyse suprême, qui explicite au grand jour le sentiment que j’avais à l’issue de la finale sans pouvoir le verbaliser : les Français étaient supérieurs mais ne sont pas aller chercher la victoire, par manque de prise de risque, par prudence excessive, davantage que par manque de fraîcheur. Trop attentistes. Pourtant, ils avaient les armes…
    Résultat, une défaite finalement pas si injuste.

  5. bcolo dit :

    Très intéressante analyse. Pour ma part, je pense que le match a été perdu dans la première demi-heure. La blessure et la sortie par épisodes de Ronaldo a cassé le rythme du match, et les Bleus n’ont pas poussé avant que les Portugais se réorganisent tactiquement avec l’entrée de Quaresma. Autrement dit Deschamps a perdu la bataille tactique contre Fernando Santos, qui avait pourtant des moyens autrement limités.

  6. Le Leo dit :

    merci pour cette analyse je vais sûrement en énervé quelque uns ;;;;;;;;;mais je pense que Pogba a aussi plomber la dynamique du match et à endormi son équipe autant que l adveversaire ou que la sortie de CR (qui a eu un impact comme le confirmera loris )

    Analysons la finale contre le Portugal . Il évite de prendre des risques redonne systématiquement le ballon à celui qui lui a passé . De très rares ballon dans la profondeur (un peu plus en deuxième mi temps suite à un re cadrage de Deschamps ? Peux être ? )

    Ces passes mettent très souvent en difficultés ces partenaires .en tous les cas elles ne sont jamais déterminantes inspirées décalantes ou mettant en difficultés les portugais a de rares exceptions .
    Le pire c est qu’il empêche d accélérer le jeu Force ces coéquipiers à redescendre chercher le ballon. Ou à palier ces passes Et leurs fait courir plus que de raisons .

    Alors oui de temps en temps une inspiration une balle profonde .un geste technique mais dans l ensemble ‘regarder un peu ces passes molles imprécises sur les joueurs autour de lui
    Vous allez me dire que de grands entraîneurs le veulent MU . Que ces statistique de ballons touchés impressionnant ;;;;;;mais sur si quand on te fais la passe tu la redonne a celui qui te la passe qui te la redonne ça fait du toucher de ballon et de la statistique .
    Pour moi c est l exemple typique de ces joueurs qui font beaucoup de vent et réussisse de temps en temps un exploit .un très bon joueurs est tout le temps déterminant du début à la fin il pèse sur l équipe adverse .
    Il a évidement du potentiel évidement ce n est pas un nul mais il est surclassé regarder bien son match de final France Portugal compter le nombre de ballons inutiles qu’il a générer c’est impressionnant , on a Mme l impression que de temps en temps il se place là où on ne peux lui faire la passe .
    Et en défense bon ;;;;;;je ne dis plus rien
    répondez moi vous avez sûrement une autre analyse
    Merci

  1. 20 juillet 2016

    […] vous invite à lire (ici) l’analyse technique de Florent du site Les Chroniques […]

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *