France 0-0 Luxembourg : mais qu’a-t-il manqué aux Bleus ?

France 0 Luxembourg 0: Kylian Mbappe, Thomas Lemar, Paul Pogba and co misfire in historic upset. » La Une du Telegraph outre-Manche a plutôt bien résumé les choses. Au Luxembourg, Le Quotidien a parlé « d’exploit du siècle » pour qualifier le nul (0-0) ramené de Toulouse par la sélection nationale.

Pour les Bleus, il s’agit évidemment d’une énorme contre-performance, simplement atténuée par le fait qu’ils ont malgré tout conservé la première place de leur groupe de qualifications à deux journées de la fin (avant d’affronter la Bulgarie et le Bélarus). Mais comment peut-on passer d’une démonstration face aux Pays-Bas à un tel résultat face à la plus petite équipe du groupe ?

D’abord, il y a l’adversaire, qui n’avait pas la même approche. Ce match face au Luxembourg était un test pour la « nouvelle » équipe-type de Didier Deschamps (4-4-2 avec Kanté, Pogba et Lemar au milieu de terrain), qui n’avait encore jamais rencontré pareille opposition.

Les joueurs de Luc Holtz se sont présentés sur la pelouse du Stadium avec un système de jeu (4-4-2) très compact, attendant la France dans leurs 40 mètres. Les Bleus étaient prévenus : le match allait forcément se jouer sur leurs qualités offensives et autres attaques placées. Bref, sur ce qui reste leur point faible depuis plusieurs années.

Beaucoup de tirs, mais d’une qualité discutable : 

Mais d’abord, reconnaissons une chose : les Français ont bien sûr manqué d’efficacité. Ils ont eu de vraies opportunités pour prendre l’avantage mais n’ont jamais réussi à faire trembler les filets, la faute à des frappes imprécises ou des jambes luxembourgeoises « qui les empêchaient de trouver la solution finale » (hommage). A première vue, les Expected Goals viennent à leur secours. Selon le modèle de 11tegen11, il n’y avait que 7% de chances que la rencontre s’achève sur un nul.

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Quand on rentre dans le détail en revanche, on se rend vite compte que les Bleus n’ont pas excellé offensivement. Leur xG/tir s’élève à 0.105 ce qui signifie que, en moyenne, ils avaient 10,5% de chances de marquer sur leurs tentatives. A titre de comparaison, pour prendre un exemple récent, l’Allemagne face à un adversaire supérieur au Luxembourg (Norvège, 6-0) a terminé avec un xG/tir de 0.166 (sur 24 tirs).

L’équipe de France avait aussi été plus performante lors du match aller. En terme de quantité, ils avaient moins tiré mais les positions étaient légèrement meilleures, le xG/tir atteignant 0.121. Les maps ci-dessous reprennent les tirs effectués lors des deux rencontres face au Luxembourg.

despa

Dans le jeu, Griezmann a été le seul joueur à hériter de deux positions de tir idéales au point de penalty (13e, 70e). Décisif face aux Pays-Bas, l’attaquant de l’Atletico a cette fois manqué de précision. Mbappé a buté sur Jourdain après une action en solitaire (21e), tout comme Sidibé de la tête (63e) sur le seul centre réussi par Lemar dans ce match.

En résumé, le collectif français a démontré ses limites sur attaque placée. A sa décharge, il faut rendre hommage à la défense luxembourgeoise qui a fait son match en repoussant de nombreuses tentatives (14 tirs contrés sur 31). Mais on va justement voir que les Bleus auraient pu mettre en oeuvre d’autres moyens, d’autres options, pour la mettre en difficulté.

Kurzawa, problème mais aussi symptôme :

Un joueur a cristallisé un bonne partie des critiques après le coup de sifflet final : Layvin Kurzawa. Il faut dire qu’avec 41 ballons perdus (un record en équipe de France depuis 10 ans) et pas le moindre centre réussi en 17 tentatives, le latéral parisien a fait fort. Lucide, il a lui-même reconnu après la rencontre qu’il était passé à côté de son match. Mais il n’était pas seul, loin de là, car sa perf’ individuelle s’est inscrite dans un collectif défaillant.

En début de partie, les Bleus ont vite dévoilé une organisation qui pouvait être résumée en trois lignes. Comme d’habitude (et ça reste regrettable), les deux défenseurs ont très peu participé à l’élaboration du jeu, laissant cette mise en place aux milieux (Pogba, Kanté, Lemar), positionnés devant la ligne de pression adverse. Les latéraux ont joué haut afin d’apporter la largeur indispensable face à un tel adversaire. Jusqu’ici, du classique Deschamps.

Des attaquants trop tournés vers le but : 

Devant, Griezmann et Giroud ont joué très proches l’un de l’autre. Mais alors que d’habitude, l’attaquant de l’Atletico se déplace beaucoup pour offrir des solutions à ses partenaires, il a cette fois très peu bougé. Comme Giroud, il s’orientait très vite vers le but lorsque l’équipe de France parvenait à trouver un latéral en position de centre.

Ce réflexe donnait quelques indices quant au plan de jeu, finalement assez simple : s’appuyer sur les centres de Sidibé ou Kurzawa et la paire Griezmann-Giroud dans la surface pour débloquer la situation. Une deuxième option en découlait : être à la retombée des renvois de la défense afin de remettre le danger dans les 16m. Les occasions de Griezmann (big chance, 13e) et Sidibé (17e, big chance 63e) sont directement venues de là.

Au milieu de terrain aussi, plusieurs indices sont allés dans le même sens. A plusieurs reprises, Pogba et Lemar ont distribué le jeu latéralement, parfois sans chercher à savoir si une passe vers l’avant était possible. Didier Deschamps s’est peut-être souvenu qu’à l’aller, Giroud avait inscrit le 3ème et dernier but sur un centre de Mendy… Dommage qu’il ait oublié comment avait été construit le premier, surtout en l’absence du latéral gauche.

La passmap (ci-dessous) des Bleus révèle d’ailleurs l’influence quasi-nulle des deux attaquants sur le jeu. Griezmann a réalisé moins de passes que face aux Pays-Bas (27 P90 < 38 P90) alors que son équipe en a fait 150 de plus. Au-delà de ce chiffre, il n’y a eu aucune complémentarité dans les déplacements (qui étaient déjà rares). Même chose pour les échanges de passes, très rares entre les deux hommes.

passmap_france

Un flanc gauche abandonné : 

Demandez à vos milieux d’évoluer derrière la ligne de pression et à vos attaquants de rester dans l’axe en attendant les centres. Il ne reste dès lors plus grand chose pour proposer des solutions entre les lignes et permettre des combinaisons. Le constat est vrai dans l’axe, mais aussi sur les côtés.

A gauche, Kurzawa s’est très souvent retrouvé seul, sans solution pour progresser vers le but adverse (voir ci-dessous). Le seul joueur susceptible de lui venir en aide était Thomas Lemar. Problème, il partait trop souvent de loin, ce qui rendait sa course facile à lire pour les milieux adverses (d’autant plus qu’il n’est pas le joueur le plus rapide de l’équipe).

Le 0/17 du latéral parisien est d’ailleurs à comparer avec le 3/6 de Djibril Sidibé à droite. Kurzawa a certes gâché plusieurs positions favorables mais s’il en a envoyé autant, c’est aussi parce qu’il n’avait pas d’autres solutions. L’une des rares bonnes actions (et la pire, voir ci-dessous) à mettre à son actif en première mi-temps est justement lorsqu’il a pu profiter du déplacement d’un attaquant entre les lignes (Mbappé).

Le néo-Parisien a été le Français le plus en vue durant la première heure de jeu et ce n’est pas uniquement pour ses crochets et sa capacité d’accélération. Sur la plupart de ses actions, il a d’abord su se placer au bon endroit au bon moment pour ensuite faire parler son talent. Difficile d’ailleurs d’expliquer sa sortie à l’heure de jeu vu sa performance, surtout que Coman n’a pas fait preuve de la même intelligence (61e).

Lacazette, disponible mais pas soutenu :

Le match est d’ailleurs entré dans une nouvelle séquence à ce moment-là. En plus de Coman, Lacazette a fait son entrée à la place de Giroud, sorti avec seulement 9 passes à son compteur. L’ancien attaquant de l’OL a beaucoup plus travaillé sur la largeur. Il s’est attaché à enfin offrir des solutions à ses partenaires, notamment sur ce fameux flanc gauche qui pâtissait de l’absence d’un élément en position avancée.

Il s’est toutefois heurté à deux difficultés. Ses partenaires l’ont parfois oublié, préférant finir par des centres alors que plus personne n’était dans la surface. L’autre souci était son manque de soutien. Fatigué (?), Griezmann n’était plus collé à son partenaire de l’attaque comme en première mi-temps et personne d’autre ne semblait pouvoir offrir à Lacazette une solution pour remiser rapidement après avoir pris la position. Sauf une fois (73e, voir ci-dessous)

En première mi-temps, les Bleus avaient déjà trouvé la faille dans la défense luxembourgeoise sur une action du même type (17e). Tout était parti du flanc droit, Mbappé trouvant un relais de Griezmann à l’intérieur. Le duo s’était finalement retrouvé à faire le même appel dans la surface mais l’essentiel était ailleurs : le Luxembourg avait été pris de vitesse (voir ci-dessous).

Au lieu de s’inspirer de cette réussite, les Bleus s’en sont trop souvent remis aux centres et à ce qui ressemblait à leur idée de jeu initiale. Trop simple, ce plan présenté en première mi-temps était insuffisant face à une sélection désormais capable d’organisation et au point physiquement pour rivaliser. Aujourd’hui, les grandes nations doivent être en mesure de proposer autre chose face aux plus petites, sous peine de rendre ce genre de résultat possible.

Il est d’ailleurs surprenant de voir l’équipe de France privilégier cette option avant de chercher plus de relais dans le coeur du jeu et de jouer plus haut après la pause. Comme s’ils avaient pris ce match à l’envers, l’habitude voulant que l’on cherche à construire avant d’envoyer des ballons dans la boîte pour forcer la décision si nécessaire.

A cela, il a en plus fallu ajouter quelques approximations techniques (Kurzawa, Sidibé) et prises de décision discutables (Pogba), qui n’ont pas arrangé les affaires des hommes de Didier Deschamps.

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3 réponses

  1. Mathieu dit :

    Super analyse. Et entierement d’accord.

    Ironie de la situation: J’aurais rajouter que, en plus d’etre normalement une solution de fin de match, avoir oriente la strategie sur l’arosage de centres dans la surface pendant la majeure partie du match a completement desempare les joueurs en fin de match, du coup on a vu 10 dernieres minutes ou les joueurs ne savaient plus quoi faire, puisque la solution de fin de match avait deja ete utilise sans reussite aucune…

    Dommage de ne pas avoir fait plus jouer Lacazette (et peut-etre Tolisso): Lacazette est super utile pour le jeu entre les espaces, et Tolisso pouvait apporter sa frappe de balle sur 2e ballons et sa presence sur les corners

  2. MOUDADA Lautrec dit :

    Excellente analyse
    Depuis que le 4-4-2 avec deux ailiers a marché contre l’Irlande c’est devenu une sorte de remède miracle dont on a du mal à changer parfois
    Mais aucun système dans le foot à ne devrait être immuable à mon sens
    Avec une telle densité et multiplication des centres manqués le système n’a certes pas montré toutes ses limites mais la difficulté de se mettre en évidence devant une équipe qui refuse de jouer
    Je pense que le fait de manquer de joueur créatif dans l’axe est aussi un problème pour l’EDF, (un style Ozil, Bernardo Silva, Isco…)
    Et certains sont parfois trop timorés et manquent d’initiatives, et ce qui les prennent ont un gros problème de maladresse
    Il faut juste espérer que tout le monde retrouve son efficacité et que la solidité défensive aussi soit acquise parce que sur les deux opportunités du Luxembourg ils auraient aussi pu réaliser le hold up parfait!

  3. PLB dit :

    Toujours aussi intéressant à lire.
    Si les stats de Kurzawa sont déplorables, et que son niveau global en ce moment n’est pas à la hauteur des équipes dans lesquelles il joue, la carte des positions me choque surtout par la position des attaquants, incluant MBappé.
    Je comparais les maps de l’Allemagne contre la Norvège et de la France contre le Luxembourg. On voit que le système de jeu de l’Allemagne est plutôt un 4-2-3-1 avec Ozil en soutien de l’attaquant, Draxler, dans un rôle qui pourrait ressembler à celui de Lemar, et Müller en attaquant très excentré.
    Et c’est là pour moi, que la France a un problème : MBappé a une position très centrale et très avancée. Donc si Griezmann ne décroche pas plus, on se retrouve avec 3 attaquants en pointe, et un flanc droit où Sidibé est assez seul.
    D’autant que le défaut d’un 4-4-2, quand la largeur est créée par les latéraux, et qu’elle implique que les milieux restent prudents pour ne pas trop exposer la charnière centrale. Ils ne sont donc pas en mesure de venir créer l’espace entre les lignes du milieu et de l’attaque adverse.
    On voit bien qu’en Allemagne, 3 joueurs ont ce rôle de se mettre dans les intervalles : Draxler à gauche, Ozil au centre, et Müller à droite même si ce dernier recherche peut-être un peu plus vite la surface. Contre le Luxembourg, seul Lemar a tenté de se positionner ainsi, mais Griezmann est trop haut, et MBappé aussi. On ne peut pas reprocher à Kanté et Pogba de ne pas avoir compensé, car ils auraient mis en danger la défense.
    L’avènement de MBappé à droite remet pour moi en cause la titularisation de Giroud en pointe. En 4-4-2, avec la possession, on a besoin de joueurs plus capables de permuter que dans un 4-2-3-1 où l’attaquant a vraiment le rôle de fixer la défense. Avec Lacazette par exemple, la France disposerait de 3 joueurs capables de fixer ou au contraire de se mettre dans les intervalles, à tour de rôle et en fonction de la situation. Cela apporterait plus de variations possibles dans l’approche offensive.

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