Quand Barcelone réinvente le WM

Formation légendaire, le WM (ou 3-2-2-3) de Herbert Chapman fait partie, depuis quelques mois maintenant, des fondations de l’animation offensive du FC Barcelone. De sa mise en place aux petits ajustements faits par Pep Guardiola, zoom sur cet étonnant retour d’une formation qui avait disparu après la révolution tactique portée par la Hongrie en 1953.

Petit condensé du WM dans l’histoire :

Le 3-2-2-3 est considéré comme le premier véritable système de jeu du football moderne. Il est né dans les années 20 en Angleterre, à Arsenal pour être précis, sous l’impulsion de l’entraîneur de l’époque, Herbert Chapman. C’est dans ce schéma que les Gunners ont remporté leurs premiers trophées. Le succès et son caractère offensif aidant, le WM s’est rapidement propagé à travers l’Europe partageant la vedette avec le Catenaccio, issu de l’école défensive et apparu dans les années 30. La démocratisation du WM va alors entraîner une nouveauté dans le football de l’époque : le marquage individuel intégral.

L’explication est très simple. Lorsque deux WM s’affrontent, ils sont automatiquement calqués l’un sur l’autre. Dès lors, ce sont souvent les qualités individuelles des joueurs qui créent les différences. Deuxième conséquence : la naissance du kick and rush, en Angleterre. Ce football de duels va finalement disparaître dans les années 50, sous l’impulsion de la Hongrie de Gusztav Sebes et du Brésil, futur champion du monde en 1958.

Le décès officiel du 3-2-2-3 est entériné le 25 novembre 1953 à Wembley. Non-influencée par le football britannique, la Hongrie a développé son propre système de jeu et en fait la démonstration en allant infliger à l’Angleterre une sévère défaite dans son propre stade (6-3), la première de son histoire sur son sol. Le 4-2-4 et ses permutations sont nés et seront ensuite portés au sommet du football mondial, cinq ans plus tard par le Brésil. Inadapté et inadaptable face à ces nouveaux systèmes, le WM ne survivra qu’en Angleterre pendant quelques années avant de définitivement disparaître de la carte du football mondial.

L’apparition du WM dans le contexte barcelonais :

Avant toute chose, une mise au clair : le WM n’est pas le schéma de base du FC Barcelone, comprendre celui qui apparaît sur le tableau noir ou au moment de la présentation des équipes. Il est l’une des nombreuses formes que peut prendre le Barça en fonction du contexte d’une rencontre. En fin de saison dernière, il était déjà possible d’en observer les prémices lors de la demi-finale aller de Ligue des Champions face au Real Madrid. Avec Xavi, Busquets, Keita et Messi, le Barça possédait ce jour-là un carré magique dans l’entrejeu pour tenir le ballon et perturber le marquage des milieux de terrain adverses (quatre contre trois).

Cet été, l’adoption du 3-4-3 comme nouvelle tactique et l’arrivée de Cesc Fabregas ont poursuivi et achevé l’introduction du WM au sein de la meilleure équipe de la planète. Ainsi, le 3-2-2-3 peut apparaître lorsque le Barça est en possession du ballon -ce qui arrive assez souvent-. Comme depuis le début de l’ère Guardiola, l’équipe passe alors à trois arrières couvrant le terrain sur toute la largeur. Devant eux, deux milieux prennent position sur une même ligne : Xavi et Busquets en général. Ils sont chargés de la première passe dans le camp adverse en direction des milieux offensifs -Iniesta et Fabregas- qui referment ce carré formé dans l’entrejeu, premier point fort de l’équipe.

Trois défenseurs en couverture, deux milieux de terrain au niveau du rond central, deux créateurs à l’entrée des 40 mètres… Et donc trois attaquants avec deux excentrés et Messi dans l’axe. Facile à observer lorsque l’équipe évolue en 3-4-3, ce WM peut aussi se retrouver sur certaines phases évolutives du 4-3-3, notamment grâce à la capacité de Daniel Alves à couvrir énormément de postes (d’ailier à milieu de terrain).

Le WM Barça-isé :

Evidemment, évoluer en WM serait aujourd’hui suicidaire sans l’associer à d’autres facteurs, plus spécifiques au football moderne. Le génie de son utilisation à Barcelone tient justement dans son adaptation à la philosophie de jeu catalane. Son importance dans les années 30, 40 et 50 a fait primer le jeu physique, symbolisé par le kick and rush. Or celui-ci est justement aux antipodes du jeu prôné par Pep Guardiola. Lorsque le Barça est en possession du ballon, sa formation fait ainsi converger le quadrillage du terrain originel du 3-2-2-3 aux permutations et autres dézonages, ingrédients du football total qui ont justement tué le WM dans les années 50.

A Barcelone, le WM devient alors une simple base de travail. L’équipe remonte le ballon de manière à quadriller le terrain dans cette organisation. En plaçant quatre joueurs très techniques au coeur du jeu, Pep Guardiola oblige son adversaire à se focaliser sur cette zone, sous peine de se retrouver avec un joueur parmi ce quatuor constamment libre de tout marquage, et donc en mesure d’alimenter ses attaquants. Certaines équipes concentreront leur pressing sur la ligne Xavi-Busquets (cf. Real Madrid), d’autres décideront d’attendre plus bas pour essayer de bloquer les deux créateurs.

Peu importe le choix au final, toutes les équipes qui densifient l’axe lorsqu’elles affrontent Barcelone libèrent naturellement des espaces pour d’autres joueurs. C’est alors qu’entrent en scène les mouvements verticaux de certains. Si la défense à trois est mise sous pression, Busquets peut la rejoindre en décrochant d’une ligne (en jaune). Même topo pour les deux milieux de terrain avec Iniesta, Messi ou Fabregas, puis pour les créateurs avec Messi -encore lui- ou Daniel Alves (lorsqu’il est ailier). Le concept est le même dans l’autre sens : les défenseurs peuvent monter, Xavi peut rejoindre les créateurs, tout comme Fabregas et Sanchez peuvent prendre la profondeur…

A ces déplacements verticaux peuvent s’ajouter les latéraux. Xavi peut ainsi s’excentrer dans le couloir droit pour faire office de rampe de lancement pour Daniel Alves dans le couloir. Iniesta dézone lui côté gauche pour occuper l’espace laissé libre entre le milieu excentré et le latéral adverse. Libre dans ses déplacements, Messi décroche lui régulièrement dans le couloir droit pour retrouver le trio qu’il formait à l’époque avec Xavi et Daniel Alves. Lorsqu’ils sont tous les trois sur la pelouse (avec Thiago et Keita en suppléants), Iniesta, Messi et Fabregas forment aussi un trio capable de permuter à loisir au coeur du bloc adverse.

Au-delà de tout ce travail offensif, l’organisation en WM sert aussi le Barça lorsqu’il doit presser son adversaire. Il place naturellement cinq joueurs capables d’évoluer très haut dans le camp adverse tout en étant couverts par deux milieux de terrain -contre un seul pur milieu axial dans un 4-3-3 traditionnel-. Les trois attaquants peuvent ainsi pousser le pressing au plus haut, notamment en se focalisant sur les joueurs axiaux (défenseurs centraux, milieu récupérateur qui décrocherait), et les deux créateurs peuvent eux mettre la pression sur les milieux relayeurs.

Les duels restent la clé :

L’abandon de la philosophie née avec le WM ne signifie pas pour autant que les duels n’ont plus aucune importance. Loin s’en faut d’ailleurs, puisque c’est justement dans les situations les plus compliquées que ces derniers prennent toute leur importance pour les Catalans. Qu’ils soient remportés par Messi ou Iniesta, ils deviennent même l’élément-clé pour prendre le dessus sur l’équipe adverse. Le Real Madrid en sait quelque chose pour en avoir régulièrement fait les frais ces derniers mois. Ironie de l’histoire, c’est en opposant un 4-2-4 très physique en phase défensive et au jeu assez direct en attaque que les Madrilènes posent le plus de problèmes à leurs grands rivaux. Soit la parfaite antithèse du Angleterre-Hongrie de 53, où le WM physique des Anglais s’opposait au 4-2-4 total des Magyars.

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13 réponses

  1. freddy dit :

    JE SUIS BLUFFÉ

  2. ost2.0 dit :

    Oui bluffant!Analyse vraiment tres pointue.Cela dit j’ai un doute sur le positionnement de busquets.Tu le met sur la meme ligne que xavi hors pour ce que j’ai pu voir du barca cette saison,je trouve qu’il est plus axial et plus reculé.Un peu en sentinelle chere a deschamps.De cette maniere il est present a la recuperation et peut aussi s’intercaler en defense central comme tu la dit.

    Encore une fois je me base sur le peu de fois ou j’ai vue jouer le barca cette saison.

    Pour finir,bravo,c’est un vrai plaisir de venir lire tes analyses.

  3. aziz dit :

    Super analyse. Je ne sais pas ce que tu fais dans la vie mais tes analyses sont infiniment plus précises et pertinentes que celles de tous ces stars de médias sportifs.
    J’ai effectivement remarqué que le Barça avait une formation en WM mais je n’osais pas utiliser (ou même penser) ce mot tellement il me semblait hors temps. Mais tu l’as bien dit: ce n’est qu’une base de travail. Les points déterminants restent les dézonages, décrochages et les duels. On connait la capacité des joueurs du Barça à gagner ces derniers en phase offensive avec leur technique hors du commun, mais on n’insiste pas beaucoup sur leur excellente lecture de jeu qui leur permet d’anticiper remarquablement l’intention des joueurs adverses et de leur chiper la balle.
    Je te félicite encore pour cette remarquable analyse et d’avoir éclairci certaines idées brumeuses qui me passaient par la tête mais sans s’y fixer.

  4. aziz dit :

    …et vive le Barça

  5. Abdoul dit :

    Belle analyse, mais je crois que les changements tactiques de Pep peut expliquer le gros retard pris en championnat par rapport au Real (pas autant d’automatisme que dans le 433) mais paradoxalement, ces changements etait indispensables pour pouvoir rester maitre en Europe.
    Pep l’a dit qu’on est au plus haut il faut garder un coup d’avance.

  6. Gabriel dit :

    Belle analyse!
    Un point à la fin. Je ne sais pas si les duels restent si importants. J’ai l’impression que c’est plutôt la densité de joueurs techniques qui offre beaucoup de possibilités, donc beaucoup de vitesse au ballon. La technique des barcelonais est en mouvement, constamment, faite de passes de redoublements, de mises hors de position.
    Peu de dribbles, pas tellement d’exploits, mais en revanche il faut une conduite de balle irréprochable, une science du contrôle pour jouer en deux touches. C’est plutôt comme ça que je comprends les « duels » dans le jeu du barca.
    Mais je ne suis qu’un amateur du jeu, du beau jeu, je n’ai aps joué mis à part dans la cours de récré.
    (Note : je suis tombé sur une video du FCNantes de la période (géniale) du dernier titre, le jeu en mouvement, les joueurs qui arrivent de loin dans le dos des défenseurs, la vitesse donnée au ballon… On s’y retrouvait bien)

  7. Yniim dit :

    Bravo pour l’analyse. Mais comme l’a signalé Abdoul, cette « innovation » tactique explique une partie du retard pris en championnat. Une tentative d’explication de ce retard est faite ici http://bit.ly/xMaysY .

    Sinon, quand le Barça joue en WM : le positionnement en 2 milieux défensifs (xavi/busquets) et 2 offensifs (cesc/iniesta) ne me semble pas aussi horizontal. J’ai plutot l’impression qu’ils partent du WM puis se mettent en mouvement de manière à constituer un losange : Iniesta finit souvent pas se décaler vers la gauche, Xavi plutot vers la droite. Pour moi, il y’a une constante permutation entre WM et 3-4-3 classique (voir le lien ci-dessus pour comprendre).

  8. The teacha dit :

    le barça est la team la plus spectaculaire du siecle certainement et j’ai l’impression que tout est facile à construire dans le jeu la bas vu la qualité des joueurs mais j’insiste sur pep et j’attends de le voir un jour dans un autre club pour voir s’il est capable d’avoir autant de creativité dans ses systemes et choix.

  9. Alem dit :

    Ce Barca moi je dit qu’on est chanceux d’étre contemporain de cette équipe incroyable et ceux qui croient que c’en est fini de cette équipe qu’ils aillent s’acheter un ballon !
    Avec Messi , Xavi , Iniesta , Villa , Sanchez , Fabregas , Busquets , Piqué (Thiago Silva ?) Moi je dit que le Barca va revenir en force l’année prochaine !
    Avec de nouvelles tactiques , de nouveaux joueurs , plus d’automatismes , moins de blessures , on retrouvera le Barca qui nous a tant fait réver ces derniéres années .
    En passant encore Bravo a toi pour cette Analyse .
    et Vive le Barca ! :D

  10. freddy dit :

    Moi je ne suis pas d’accord.Je pense qu’au contraire les systèmes sont faits pour être contrés.Mon opinion c’est qu’avec l’essor de la vidéo des statistiques et de l’ADAPTATION,ce Barça sera surclassé un jour.À preuve je me rappelle d’un article précédent traitant de 4-4-2 à plat de Valence ou du Réal dans les dernières minutes contre eux qui leur causait des soucis.Autre chose? Un Xavi dans combien de temps ils en reverront un?(pour mois Cesc c’est un autre style) Une discussion que j’ai eu avec mon père qui me disait que pour lui le brésil de 1970 était beaucoup plus fort que ce Barça ou du moins tout le monde le pensait quand la Hollande est arrivée 3 ans après.Tout ça pour dire que surement dans allez 10 ans on parlera…ou peut être pas de ce Barça comme on aura adulé pendant 2-3 ans le Real des Makélélé Zidane Redondo.Je pense que la beauté du football pour moi c’est qu’il y ait une (r)évolution encore et encore.Je ne crois pas au dogme de la possession de balle,1-2 etc…Je suis plus Suaudeau qui analysait les époques Fc Nantes 1983 et 1995 —-)http://www.youtube.com/watch?v=OMKQlMlDchQ&feature=related. Par contre là le point commun à tous les systèmes doit rester LA FORMATION, le fait que aucune individualité ne puisse remplace 11 gars qui se connaissent par coeur,ça c’est magique.Je conseille à tous si on me le permet de vous procurer Paroles de Coach de Daniel Riolo.c’est un pur bonheur pour les amateurs de beau jeu qui pourront comparer les visions de tous les coachs qui se rejoignent tous sur ce même point.Le Collectif et rien que le Collectif^^

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