Manchester United 1-2 Manchester City : l’analyse tactique

Dimanche dernier a eu lieu le choc le plus attendu de cette première partie de saison de Premier League : le derby de Manchester entre le City de Guardiola et le United de Mourinho. Une rencontre qui a tenu ses promesses puisqu’elle nous a offert un très bel affrontement tactique entre deux des meilleurs entraîneurs de ce début de siècle.

Les compos :

Le plan de Mourinho :

Il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour distinguer le plan de jeu de José Mourinho. Privé de Paul Pogba au milieu de terrain, le technicien portugais a opté pour une approche très défensive. A l’exception de longs ballons envoyés sur Lukaku, sur lesquels ses partenaires luttaient à la retombée dans le camp adverse, l’équipe deuxième de PL au coup d’envoi a laissé son adversaire prendre l’initiative.

A la pause, deux chiffres symbolisaient le plan de jeu ultra-restrictif des Red Devils : 25% de possession de balle et seulement 64% de passes réussies.

Mais ce n’était évidemment pas la première fois que José Mourinho abordait un choc de Premier League de cette manière. Le Portugais est même un spécialiste de ce type de rencontres où l’erreur se paye souvent cash. A choisir, il préfère réduire au maximum le risque d’en faire plutôt que d’offrir des munitions à son adversaire (Evil Mourinho). Attendre l’erreur n’est néanmoins pas donné à tout le monde. Il faut être en mesure de le faire sans être inquiété et cela passe d’abord par une défense solide.

Pour répondre à l’armada bleue ciel de Guardiola, Manchester United a proposé pour une défense très orientée sur l’homme. Derrière Lingard et Lukaku, qui se partageaient les trois rampes de lancement de City (Kompany, Fernandinho, Otamendi), Matic et Herrera avaient pour mission de suivre les déplacements de Silva et De Bruyne dans leurs 40 mètres. Les deux créateurs de City étaient en revanche laissés libres lorsqu’ils décrochaient au niveau de la médiane.

Sur les côtés, Rashford et Martial s’opposaient logiquement à Walker et Delph mais leur travail défensif était aussi tourné vers Sterling et Sané. Il leur était en effet demandé de venir en aide à leurs latéraux face aux deux ailiers adverses, notamment au cas où ces derniers tentent de repiquer vers l’intérieur.

Ce marquage quasi-individuel dans les 40 derniers mètres était, comme toute option, à double-tranchant : d’un côté, il permettait de mettre une forte pression sur le porteur de balle et ses solutions. En cas de récupération, United avait ensuite les profils nécessaires pour faire mal en contre-attaque avec Rashford, Martial, Lingard et Lukaku. Mais d’un autre côté, il pouvait aussi déformer la structure défensive si la construction de l’adversaire se prolongeait trop longtemps, créant alors des brèches exploitables pour ce dernier.

La réponse de Guardiola :

D’entrée de jeu, Manchester City a justement tenté de se jouer de cette individuelle. Il a suffit de quelques secondes pour voir David Silva et Kevin De Bruyne s’excentrer afin d’embarquer Herrera et Matic des deux côtés du terrain et ainsi exposer la défense centrale adverse.

A cela, Guardiola a rapidement ajouté une autre arme : Raheem Sterling. Ailier droit au coup d’envoi, l’international anglais s’est vite retrouvé dans un rôle de faux n°9, chargé de décrocher au milieu de terrain. L’objectif était qu’il offre une 3ème solution dans l’axe aux côtés de Silva et De Bruyne. Trois solutions… pour seulement deux adversaires : Matic et Herrera.

Les deux premières approches de Man City dans cette configuration ont vu l’équipe de Guardiola répéter le même schéma : Sterling crée le surnombre dans le coeur du jeu afin de faire sortir un défenseur (Rojo ou Smalling) alors qu’un ailier prend la profondeur dans le dos de ce dernier. Charge ensuite aux défenseurs, Kompany ou Otamendi, d’ajuster une bonne passe.

Problème (visible ci-dessus), l’exécution était loin d’être parfaite. Guardiola a d’ailleurs plusieurs fois affiché son mécontentement à l’encontre de ses défenseurs au cours de la première mi-temps. Les latéraux mancuniens se montraient aussi très vigilants sur ses séquences.

Pour compléter l’analyse de la structure offensive choisie par Man City, il faut évoquer le cas des deux autres attaquants : Gabriel Jesus et Leroy Sané. Ils ont tous les deux évolué dans des rôles d’ailiers faux pied (Jesus à gauche, Sané à droite). Pour que le surnombre puisse fonctionner dans l’axe, il était en effet très important que l’équipe conserve deux menaces très excentrées afin d’étirer le bloc adverse.

Dans le cas contraire, Mourinho aurait sans doute demandé à Martial et Rashford de resserrer leur positionnement dans l’axe afin de réduire les espaces et ainsi contrer la supériorité numérique de Man City apportée par Sterling dans cette zone du terrain.

La conduite de balle pour faire reculer le bloc adverse :

Créer le surnombre dans l’axe face au marquage individuel de Manchester United a surtout permis à City d’offrir du champ au porteur de balle. Prenons un exemple simple pour l’expliquer :

  • De Bruyne décroche à hauteur de ses défenseurs (et de Fernandinho). Il n’est pas suivi par un adversaire. Matic et Herrera restent dans leurs 40m.
  • Le Belge récupère le ballon dans le rond central, Sterling et Silva occupent les deux milieux adverses.
  • Conséquence, il a le champ libre pour progresser sans être attaqué.

Pour répondre à cela, Manchester United a rapidement eu besoin d’un 3e homme au milieu de terrain. Premier soutien de Lukaku sur le tableau noir, Lingard a dû revenir défendre très bas pour éviter que Matic et Herrera ne subissent trop face au surnombre adverse.

Du coup, c’est la quasi-intégralité du bloc mancunien qui s’est retrouvé à défendre dans ses 30m quand ce n’était pas jusque dans sa surface de réparation. Conséquence devant, Lukaku était très esseulé entre deux ou trois joueurs. Rapidement mis sous pression, le Belge a dû rendre la plupart des ballons qu’il parvenait à récupérer. A sa décharge, il devait plus courir après des dégagements que remiser des ballons bien récupérés et nettoyés par ses coéquipiers.

En procédant de cette manière, Pep Guardiola a privé l’équipe de José Mourinho des transitions sur lesquelles il avait basé une grande partie de son plan de jeu. En direct sur Sky, Thierry Henry a très bien résumé la situation pendant un arrêt de jeu (voir ci-dessous).

Une finition moins fluide

Le choix de jouer sans avant-centre n’a toutefois pas été sans bémol pour les Citizens. Ces derniers ont en effet perdu en automatismes dans les 20 derniers mètres ce qu’ils ont gagné en progression dans les 30 précédents. En mettant Sterling dans l’axe, Sané à droite et surtout Gabriel Jesus sur l’aile gauche, l’équipe a perdu ses circuits habituels à l’approche de la zone de vérité.Très fluides jusqu’à la surface, leurs attaques étaient plus désordonnées ensuite, se terminant par des entreprises individuelles de Sterling ou Gabriel Jesus.

Evidemment, la défense de Manchester United y a quand même été pour quelque chose. Les quatre joueurs (Valencia, Smalling, Rojo, Young) ont fait preuve de beaucoup de sang-froid dans la majorité de leurs interventions. Au total, United a tenté la majorité de ses tacles dans ses 30 mètres (20), dont 8 dans la surface de réparation.

Ils ont toutefois un peu de réussite lorsque Gabriel Jesus s’est précipité alors qu’il se trouvait en très bonne position (9e, 16e). Sané et Sterling ont aussi des opportunités pour marquer dans le jeu mais le premier a buté De Gea (41e) alors que l’autre a été contré par la défense (29e).

Les coups de pied arrêtés, l’autre arme de Man City :

Finalement, c’est sur deux phases arrêtées, comme face à Naples, que Manchester City a fait la différence. Avant la pause, Silva a ouvert le score en traînant dans les six mètres (41e). Plus tard en deuxième mi-temps, Otamendi a profité d’un coup de billard entre Lukaku et Lindelof pour redonner l’avantage à son équipe (54e). Deux buts qui n’ont pas vraiment plu à José Mourinho, qui s’attendait à en prendre des plus beaux de la part d’un tel adversaire…

La petite phrase du Portugais est l’occasion de s’arrêter sur les performances de Manchester City sur coups de pied arrêtés depuis le début de saison. Car ces derniers prennent de plus en plus d’importance dans le jeu des Skyblues… et c’est tout à fait logique : l’équipe de Guardiola domine la possession mais surtout force son adversaire à défendre très bas comme on l’a montré plus haut. Or, dans cette situation, il est forcément plus simple d’obtenir des coups-francs intéressants ou des corners.

En Premier League après 16 journées, Manchester City a déjà inscrit 7 buts sur coups de pied arrêtés (coups-francs indirects ou corners). Ils ne sont plus qu’à deux longueurs de leur total de la saison dernière (9 buts) et font partie des meilleures équipes dans cet exercice (à égalité avec Stoke City et juste derrière Manchester United et ses 8 buts). Avec 11 buts la saison dernière, les Skyblues avaient terminé 14ème de ce classement.

Lorsque l’on ajoute la Ligue des Champions à cette étude, les joueurs de Pep Guardiola confirment leurs excellentes dispositions puisqu’ils font aussi partie du Top 3 avec 5 buts marqués (à égalité avec le PSG et derrière le FC Porto dont on a déjà évoqué les performances). Leur succès face au Napoli en Italie a d’ailleurs été en grande partie construit sur cette réussite.

Si l’on se penche en plus sur les Expected Goals, la progression de Man City se confirme. Cette saison en Premier League, l’équipe produit en moyenne 0,33xG/match sur coups de pied arrêté. C’est presque un dixième de plus que la saison dernière (0,24)… et c’est mieux que le Bayern Munich lors de ses deux dernières saisons sous la direction de Guardiola (0,24 en 2015-16 et 0,12 en 2014-15).

Bref, en plus d’être la meilleure attaque des cinq principaux championnats dans le jeu avec 35 buts marqués (après 16 journées), Manchester City réussit à être l’une des plus performantes sur phases arrêtées. Quand on connaît leur importance dans les grands matchs, on ne peut qu’être impatients de voir le printemps européen des Skyblues, qui ont en plus bénéficié d’un tirage favorable en Ligue des Champions (FC Bâle).

Manchester United réagit : 

Mais revenons au match puisque Manchester United a quand même fait de la résistance après avoir encaissé l’ouverture du score. Une fois menés, les Red Devils sont forcément sortis de leur schéma à base de longs ballons sur Lukaku et de déviations. On a par exemple vu Martial quitter son aile pour proposer des solutions dans l’axe à ses milieux et enfin permettre la progression du jeu au sol.

Entre le premier but et le coup de sifflet ramenant tout le monde aux vestiaires pour la mi-temps, la rencontre s’est équilibrée avec des pensionnaires d’Old Trafford enfin menaçants (Smalling, 44e – Martial, 45e) et une équipe de City qui répondait en contre-attaque (mal négociée par Sterling, 45e). Finalement, une erreur d’appréciation d’Otamendi et Delph (de celles que Mourinho apprécie tant) a permis à Rashford de remettre tout le monde à égalité (45e+2, 1-1).

La prise de risques de Guardiola : 

Au retour des vestiaires, Guardiola a fait un choix fort en sortant Kompany pour lancer Gundogan. L’entraîneur de Man City a décidé d’intégrer un élément créatif supplémentaire à son équipe afin de hausser le niveau technique général. Un choix qui pouvait se comprendre vu l’apport au jeu très limité des défenseurs en première mi-temps.

Mais cette décision était à double tranchant : Fernandinho a eu beaucoup plus de mal à se faire respecter dans son nouveau rôle de défenseur. Il a perdu ses premiers duels face à Lukaku et Lingard, ce qui a permis à Man United de passer quelques minutes dans la moitié de terrain adverse. Otamendi s’est même assez miraculeusement sorti d’un pressing de Herrera dans sa surface de réparation (48e).

On restait donc sur la lancée de la fin de mi-temps avec une partie plus équilibrée et une équipe de City surtout dangereuse sur des attaques rapides. Le but d’Otamendi a ensuite une nouvelle fois modifié la dynamique de la rencontre (54e).

Un coup prévu : 

Car Guardiola a évidemment relevé les difficultés de Fernandinho derrière. Sitôt le but marqué par son équipe, il a envoyé Mangala à l’échauffement. Le Français est entré en jeu cinq minutes plus tard à la place de Gabriel Jesus (59e). Les joueurs changeaient mais l’animation restait la même. L’entrée de Mangala a permis à Fernandinho de retrouver son poste. Gundogan est monté d’un cran pour évoluer aux côtés de De Bruyne. Silva a lui repris le rôle de faux n°9 laissé vacant par un Sterling reparti sur son aile.

En face, United cherchait plus à construire mais était clairement à la peine pour progresser. Il a souvent suffit à City d’envoyer un seul joueur au pressing (De Bruyne) pour que la défense se résigne à allonger. La possession s’est équilibrée (United : 48,1% – City : 51,9%) mais les joueurs de Mourinho n’ont pas vraiment réussi pas à approcher les buts d’Ederson. En face, Man City alternait entre sorties de balle rapides pour créer le danger et séquences de possession haute afin de faire tourner le chronomètre.

La map ci-dessus affiche les ballons touchés par Manchester United à partir du but d’Otamendi (2-1, 54e) et jusqu’au coup de sifflet final. Elle illustre bien la difficulté rencontrée par les Mancuniens pour progresser dans le camp adverse. Les noms des joueurs ayant touché le plus de ballons sont aussi très révélateurs de ce point de vue puisqu’il s’agit de Young (36), Matic (31), Lindelöf et Valencia (29). A titre de comparaison, ce sont De Bruyne (46), Fernandinho (26) et Silva (26) qui ont été les plus actifs dans l’autre camp.

A défaut de pouvoir construire, l’entrée en jeu d’Ibrahimovic à la place de Lingard (76e) a forcément rendu Manchester United plus compétitif sur les longs ballons envoyés par la défense. Mais en face, City a tenu, symbolisé par un Mangala qui a répondu présent dans les airs et a bien protégé son but devant Lukaku (79e). United a quand même obtenu une très grosse occasion dans le final, forçant Ederson à briller avec une double parade sur sa ligne devant Lukaku puis Mata (83e).

Conclusion : 

Si le score reste serré, il y avait bien une classe d’écart (au moins) entre Manchester City et Manchester United dimanche dernier. Si tout n’a pas été parfait pour City, surtout dans la zone de vérité, l’équipe de Guardiola a donné l’impression de pouvoir être dangereuse à tout moment : au départ sur attaque placée lorsqu’ils ont forcé United à se recroqueviller dans ses 30m, mais aussi lorsque les débats se sont équilibrés et qu’ils avaient des espaces à exploiter pour aller vite vers l’avant.

Manchester United a de son côté affiché pas mal de limites au milieu, heureusement rattrapée par la bonne performance du back-four. Si l’individuelle pratiquée par l’équipe est pour beaucoup dans les difficultés rencontrées sans le ballon, l’absence de Pogba peut expliquer celles vécues au moment de construire. Avec le Français, Manchester City aurait sans doute eu plus de mal à presser et forcer les relances de la défense.

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3 réponses

  1. Anas dit :

    Bonjour,
    Very good work, j’ai lu l’analyse avec beaucoup d’intérêt.
    J’ai remarqué pendant le match l’incapacité de Man Utd a désamorcer le pressing adverse compte tenu des limites techniques de Chris Smaling notamment. Il faut le voir pour le croire car la séquence se reproduit plusieurs fois et l’équipe ne capitalisait pas sur les qualités de relance d’un Lindelof, DDG ou Matic…
    Aussi je trouve la domination de City particulièrement grave pour un United qui jouait a domicile, pas vraiment d’ajustement tactique ou de prise de risque de Mourinho non plus. Défaite méritée.

  2. dream dit :

    franchement, super analyse..trés clair, vidéos trés pertinentes. Un plaisir à lire plutot que tous les sites de foot basés sur le buzz , les scandales, les transferts..enfin du jeu et de la tactique seulement

  3. Alami dit :

    Ou est le dernier match de barca vs real madrid

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