L’OM post-Bielsa : de la liberté à la déresponsabilisation

Article traduit en italien pour Ultimo Uomo : le lien original.

Après 9 journées, l’Olympique de Marseille pointe à la 16ème place de Ligue 1 avec seulement 8 points au compteur. Entre le départ surprise de Bielsa après la 1ère journée, la perte de nombreux cadres et une fin de mercato agitée, l’équipe phocéenne a dû faire face à beaucoup de turbulences durant le premier quart de la saison. Arrivé à la tête de l’équipe fin août, Michel essaie depuis de remettre le club dans le droit chemin. Retour sur l’évolution tactique de l’équipe sous sa direction.

Une rupture brutale avec Bielsa : 

Tout a parfaitement commencé. Face à Troyes, l’OM a enregistré en l’espace de quelques jours les nouveaux principes de jeu du technicien espagnol : au programme, un nouveau système en 4-1-4-1, un pressing plus « cadré » et une importance plus grande donnée à la possession et la conservation du ballon. Face à une formation troyenne qui n’a pas l’habitude de fermer le jeu, c’est une réussite totale (lire : Marseille 6-0 Troyes, l’analyse de la première de Michel).

Le déplacement suivant à Guingamp refroidit toutefois les ardeurs des plus convaincus (0-2). Suivent des résultats en demi-teinte, l’OM restant dominateur dans son antre (victoire contre Bastia, nul contre Lyon à dix contre onze) mais peinant à l’extérieur (nul contre Toulouse). La défaite concédée à domicile face à une équipe d’Angers (promu de Ligue 2) en pleine forme plonge l’OM dans le doute, scotchant l’équipe dans le dernier tiers du classement avant de se rendre au Parc des Princes.

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Le onze-type de l’OM jusqu’à la défaite contre Angers (27 septembre 2015)

Les « tiroirs » se sont refermés :

Le principal problème du premier système de Michel en 4-1-4-1, c’est que les adversaires ont vite compris ce qu’il était nécessaire de faire pour le bloquer. Dans cette organisation, l’Espagnol s’appuie sur des « tiroirs » sur les côtés : alors que défenseurs et milieux se chargent de remonter le ballon, les ailiers « ouvrent » le couloir en repiquant à l’intérieur. Ils offrent ainsi une solution entre les lignes adverses tandis que le latéral se projette dans l’espace le long de la ligne de touche.

Schématiquement, le circuit de passe préférentiel de l’OM part de la moitié de terrain marseillaise. La première passe cherche un relais de l’ailier, qui ouvre soit sur son latéral, soit à l’intérieur pour la projection d’un milieu de terrain. Vient ensuite la séquence de finition avec des joueurs se projetant dans la surface adverse.

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L’OM de Michel prend le temps de construire dans sa moitié de terrain avant d’ouvrir sur les côtés comme le montrent les maps ci-dessus.

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Exemple ci-dessus avec une première passe de Barrada, un déplacement intérieur de Cabella pour la remise sur De Ceglie qui prend le couloir.

Ces mouvements sans ballon – de l’extérieur vers l’intérieur – sont presque toujours répétés par les joueurs de couloir lorsque le ballon arrive de leur côté. Et évidemment, les adversaires ont vite fait de les comprendre. Le SCO d’Angers a mis beaucoup de densité dans ces zones, afin d’empêcher l’OM d’enchaîner.

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La positionnement du milieu de terrain et le déplacement de l’ailier vers l’intérieur rendent la passe vers Cabella impossible pour Rolando.

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Même chose à l’opposée avec un Bouna Sarr bloqué par Bouka Moutou.

Lassana Diarra en accélérateur : 

Depuis sa première apparition sous le maillot marseillais face à Troyes, « Lass » a impressionné par sa sérénité et sa science du jeu. Le Madrilène est au coeur de l’organisation de Michel et il est l’un des rares Marseillais à avoir fait preuve de constance depuis l’arrivée de l’Espagnol. A l’aise avec le ballon et doté d’une large palette de passes, il est celui qui peut accélérer le jeu par ses transmissions (notamment son jeu long).

Lorsque l’OM est bloqué d’un côté, trouver Diarra permet à l’équipe de renverser à l’opposée, offrant ainsi à l’ailier ou au latéral à la retombée une situation idéale à jouer (de l’espace, souvent avec un duel face à un défenseur). Lorsqu’il a du champ dans sa moitié de terrain, Diarra permet aussi à l’OM de « sauter » les relais courts de l’entrejeu pour trouver un attaquant dans la profondeur ou sur une aile.

Là encore au fil des matchs, les adversaires ont pris en compte le danger que représente Lassana Diarra. Pour reprendre l’exemple d’Angers, Stéphane Moulin a demandé à son avant-centre (Ketkeophomphone) de ne jamais laisser d’espaces à celui qui vient de revenir en équipe de France, que ce soit dans le camp marseillais ou dans son propre camp. Résultat, la qualité du jeu long de l’OM s’en est ressenti : de 53% de réussite sur ses passes (19,5/36,6), l’OM est descendu à 38% (8/21). Un problème alors que Diarra aurait pu permettre de renverser côté opposé pour contrer la densité angevine côté ballon.

Que ce soit en position haute ou basse (ci-dessus), Angers a toujours maintenu une présence dans la zone de Lassana Diarra (Ketkeophomphone sur cette séquence).

Que ce soit en position haute ou basse (ci-dessus), Angers a toujours maintenu une présence dans la zone de Lassana Diarra (Ketkeophomphone sur cette séquence).

Une animation trop scolaire, des ailiers mis en échec : 

Conséquence des adaptations adverses, l’OM n’arrive plus à accélérer le jeu par la passe : le 4-1-4-1 doit s’en remettre à ses individualités pour changer le rythme par le dribble. Premiers joueurs recherchés par la relance phocéenne, les ailiers se retrouvent dans des zones où il est difficile de faire la différence. En repiquant dans l’axe, ils sont souvent dos au but, entourés d’adversaires et bien trop loin de la zone de vérité.

Pour se mettre dans le sens du jeu, ils doivent éliminer deux ou trois joueurs avant de pouvoir trouver une solution… Résultat, un manque de lucidité certain au moment d’arriver dans les 20 derniers mètres. Même chose aux avants-postes pour Michy Batshuayi : lorsque les couloirs sont verrouillés, le Belge doit souvent aller batailler sur les côtés afin d’offrir des solutions en profondeur à ses partenaires. Excentré, il quitte sa zone préférentielle et perd en efficacité.

Pour changer le rythme par le dribble, les joueurs ont besoin d’un minimum d’espaces. Et pour le 4-1-4-1 de l’OM, c’est au milieu de terrain qu’ils existent. La circulation de balle orchestrée par les trois défensifs et les deux relayeurs permet souvent de libérer un joueur pour effectuer la relance. Avec un Diarra surveillé de près par l’adversaire, d’autres peuvent (et doivent) en profiter : les défenseurs centraux par des dépassements de fonction, les milieux par des projections balle au pied.

Problème là encore, ni Barrada ni Lucas Silva n’ont le coup de rein nécessaire pour casser les lignes adverses en portant le ballon. En attendant les possible débuts d’Abou Diaby (contre Lorient ?), le supporter marseillais a du coup eu l’occasion dès lors regretter le départ de Giannelli Imbula. Souvent dépassé par le rôle qui lui était donné dans le système Bielsa, le joueur de Porto a tout de même un profil qui manque aujourd’hui au 4-1-4-1 de Michel.

Un manque d’intensité défensive : 

Autre nouveauté du match contre Troyes, Michel a très vite évacué le pressing tout terrain de son prédécesseur, préférant une équipe « en place », capable de presser par séquences et à la perte du ballon. Sur le papier, l’OM s’est mis à alterner séquences hautes dans le camp adverse, où elle cherche à enfermer la relance sur les côtés pour presser, et phases défensives où elle quadrille sa moitié de terrain.

Dans son camp, le 4-1-4-1 s’est scindé en deux grands ensembles. Au milieu, la première ligne de quatre couvre la largeur et a pour mission de cadrer les adversaires chargés d’alimenter les attaquants. Seul en pointe, Batshuayi doit venir en aide à cette ligne lorsqu’un adversaire parvient à se libérer du marquage. Derrière, même procédé pour la ligne défensive avec quatre joueurs au duel et un cinquième pour effectuer les compensations (généralement Lassana Diarra).

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Le 4-1-4-1 de l’OM lorsque l’équipe se replie dans sa moitié de terrain.

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Un exemple de phase défensive : Mendy et Rekik suivent les adversaires qui étaient présents dans leur zone au départ de l’action, Diarra les couvre tandis que Lemina est prêt à sortir sur le soutien au porteur afin de l’empêcher de profiter des brèches dans la ligne défensive marseillaise.

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Le grand danger pour l’OM en phase défensive : laisser trop d’espace au porteur alors que les défenseurs sont focalisés sur un ou plusieurs adversaires. Ici, Rekik regarde d’abord la position de Beauvue. Tolisso n’est lui pas attaqué (Barrada, Lucas Silva spectateurs). Le Lyonnais a tout le temps d’ajuster sa passe en profondeur pour Lacazette, lui offrant un duel avec Mandanda (pour un poteau de l’avant-centre de l’OL).

Grâce – en partie – à l’énorme rendement de Diarra, l’OM s’est montré relativement solide dans sa moitié de terrain (2ème défense du championnat en terme d’expected goals avant le déplacement au Parc). Sur le plan tactique en tout cas. Mais c’est bien sur le plan de l’activité dans le camp adverse que les choses ont trop changé par rapport à l’ère Bielsa. Si elle applique toujours le pressing à la perte lorsqu’elle évolue haut, l’équipe a souvent manqué d’énergie pour le provoquer.

Sous Bielsa, celui-ci avait l’avantage d’être systématique : à chaque ballon perdu, tous les joueurs étaient au diapason concernant les efforts à accomplir. Un seul objectif en tête : la récupération. En demandant à ses joueurs de presser « par séquences », Michel leur a laissé la liberté de prendre ou non cette responsabilité : l’effort ne vient plus du banc, mais doit être provoqué par un joueur présent sur le terrain… et les autres doivent le suivre.

Face à Angers, certains ont essayé. Mais les efforts n’étaient absolument pas coordonnés et les défenseurs adverses se sont sortis aisément de ces séquences. Enfermer l’adversaire sur un côté n’est pas une mauvaise idée en soi, encore faut-il mettre assez d’intensité et une vraie coordination pour l’empêcher de ressortir à l’opposé.

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Butelle relance court sur Traoré qui sert Andreu. Batshuayi, Cabella et Barrada se mettent en route, couverts par Diarra.

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Mais les Marseillais sont loin et Andreu a le temps de servir son 2ème central pour sortir de la zone de pression, entraînant le recul du bloc phocéen.

Plus de liberté, moins de responsabilités : 

Sous la direction de Marcelo Bielsa, les Phocéens étaient enfermés dans un cadre rigide, qui avait de nombreux défauts mais mettait au moins les joueurs devant leurs responsabilités. Ce sont eux qui détenaient la clé du résultat collectif : la phase aller (positive) était de leur fait, tout comme la phase retour (négative), le système n’ayant pas changé en cours de saison.

Michel – qui s’est souvent présenté à « contre-courant » de son prédécesseur en conférence de presse, même s’il « partage la même vision » – s’est retrouvé dans une situation contraire avec son 4-1-4-1. Il a rapidement changé le cadre laissé par Bielsa en offrant plus de liberté à ses joueurs (le meilleur exemple étant le pressing, désormais de leur fait). Supposée permettre une meilleure gestion des efforts (sur un match et sur la saison), cette liberté a surtout déresponsabilisé une partie de l’équipe.

Cette lecture peut expliquer les récents propos du technicien espagnol en conférence de presse, évoquant la « mentalité française » et des joueurs « qui choisissent leurs matchs. » Le turnover, forcé selon lui par ce contexte qu’il découvre, a aussi ralenti la mise en place des automatismes, indispensables pour l’animation offensive du 4-1-4-1 (notamment entre ailiers et latéraux). Plutôt que de rester passif devant cette situation, l’ancien joueur du Real Madrid a donc décidé de faire évoluer le cadre et de changer de système.

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Le onze de départ de l’OM face au PSG.

Le 4-2-3-1 peut-il régler tous les problèmes ? 

C’est ainsi que face au Slovan Liberec et au Paris Saint-Germain, l’OM s’est retrouvé en 4-2-3-1 (lire : Paris SG 2-1 Marseille, l’analyse tactique). Offensivement, l’équipe a montré de belles choses (33 tirs contre Liberec et une belle performance contre le PSG) : l’ajout d’un deuxième solution offensive dans l’axe a permis à l’équipe de sortir de l’animation trop « scolaire » du 4-1-4-1. Positionné n°10, Cabella a brillé. Batshuayi a aussi bénéficié de la présence de l’ancien Montpelliérain à ses côtés pour offrir des solutions dans le jeu.

Dans ce système, les Marseillais ont montré beaucoup de qualité en attaque rapide, plaçant plusieurs séquences qui ont mis en difficulté l’arrière-garde du PSG. Deux d’entre elles auraient d’ailleurs pu leur permettre de ressortir du Parc avec un point sans un Kevin Trapp en grande forme (penalty manqué par Barrada – tir de Cabella en fin de match). Seul bémol avec le ballon, le fait d’avoir une solution de moins pour ressortir de leur camp entraîne forcément des difficultés pour se défaire du pressing haut adverse. Et le jeu au pied de Mandanda ne semble pas être le plus sûr pour sauter ce dernier.

Concernant la tenue défensive de l’équipe, difficile de se projeter après la performance au Parc des Princes. L’OM a tenu tête au PSG, rivalisant en possession de balle en début de partie. Alternant séquences hautes et phases défensives intéressantes dans l’entrejeu, où ils ont attiré les Parisiens sur les côtés, les joueurs ont fait les efforts requis face à un adversaire qui n’aurait de toute façon pas pardonné un manque d’agressivité. Si le changement de système a aidé certains (Cabella en tête), c’est bien le contexte difficile qui a remis les joueurs devant leurs responsabilités.

Reste à savoir comment ces derniers réagiront lorsqu’ils se retrouveront face à un adversaire moins dangereux que le PSG. Le match de reprise face à Lorient, équipe limitée mais capable de mettre en difficulté des « européens » cette saison (victoires face à Monaco et Bordeaux), devrait de ce point de vue donner plus d’informations sur le futur proche de cet OM post-Bielsa.

 

 

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3 réponses

  1. Sigsie dit :

    Analyse toujours intéressante.
    Mais « …une importance plus importante… » en début de texte me fait penser que tu étais un peu pressé. :)

    Effectivement, il est encore tôt pour voir le chemin que prendra l’OM de Michel. Mais le match contre le PSG donne de bons indices.
    Michel cherche encore son « équipe type ».
    L’abandon du pressing tout terrain pour un retour à une équipe « bien en place » comme on aime en ligue 1 me fait regretter le précédent entraineur malheureusement.

  2. Chriseus dit :

    Bonjour, je découvre ce site et suis positiv’ment surpris, bon article, agréable à lire. Petit bémol : un petit peu trop sérieux pour moi ;)
    Hum … je pense que l’OM va mettre pas mal de temps à se trouver, trop de changement dans un laps de temps trop court et à une période trop délicate ont entraîné une fragilité des résultats à court terme. Je trouve que Michel, la direction et cie s’en sorte pas si mal pour le moment … La ré-adaptation tactique, justement, comme je crois vous l’avez souligné est dut à une adaptation, tout court (lol), aux profils des joueurs de cette effectif.
    Le 4-1-4-1 moi ch’ui un fana habsolue, comme le 4-4-2 d’ailleurs mais bon, seul Lassana Diarra parvenait à tirer clair’ment son épingle du jeu les autres, ne le faisant que par intermittence on pouvait en conclure qu’elle était en large partie dépendante de la performance adverse …
    Qui vivra verra, et donc : longue vie à vous !!!

  1. 16 octobre 2015

    […] L’OM post-Bielsa : de la liberté à la déresponsabilisation (Florent Toniutti, Les Chroniques Tactiques, 15/10/2015) […]

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