Bordeaux – Sagnol : autopsie d’un échec

La septième aura été de trop. Ce lundi, Willy Sagnol a été limogé de son poste d’entraîneur des Girondins de Bordeaux après avoir vu ses troupes sombrer à Toulouse (0-4), encaissant une 7ème défaite par au moins 3 buts d’écart cette saison. Il laisse derrière lui une équipe décimée par les blessures, qui doit encore assurer son maintien tout en ayant l’une des pires défenses de l’histoire du club. Retour chronologique sur une saison noire pour les Marine et Blanc.

Willy Sagnol sur Marcelo Bielsa : « Il a une méthode forcément très particulière, qui amène toujours des résultats immédiats mais qui ne durent jamais. (…) Au bout d’un moment, lorsqu’on considère les joueurs comme des machines, on se heurte à l’homme et ça devient difficile. » (27 septembre 2014)

Les premières semaines : 

Lorsque le championnat débute au mois d’août, les Girondins ont déjà quelques matchs de compétition officielle derrière eux. Qualifiés pour la Ligue Europa grâce au triplé du PSG, ils doivent passer par trois tours préliminaires pour atteindre leur premier objectif de la saison : atteindre la phase de poules de la deuxième compétition continentale.

Cette priorité à l’Europe allait forcément peser sur les organismes, d’autant que le tirage envoie Bordeaux jusqu’au Kazakhstan pour faire face au Kairat Almary. Mieux vaut donc attendre début septembre pour tirer les premiers enseignements sur les ambitions de jeu de l’équipe. Celle-ci passe alors deux gros tests : le PSG et Liverpool.

Porté par les efforts des attaquants (Khazri, Crivelli…), elle se caractérise d’abord par une activité défensive élevée (tacles, interceptions) dans la moitié de terrain et sur la relance adverse. L’objectif est de récupérer le ballon haut et vite afin de se projeter rapidement vers l’avant.

Contre Larnaca, Bordeaux veut imposer sa supériorité et prive le portier adverse de solutions.

Face à Liverpool quelques semaines plus tard, Bordeaux laisse un joueur libre (Touré) mais se positionne de manière à pouvoir répondre à n’importe quelle situation.

Avec le ballon, c’est la même histoire. Si elle peut prendre son temps au moment de relancer, son jeu se base beaucoup sur les qualités de percussion de ses joueurs à vocation offensive. Fin septembre, Bordeaux est l’équipe qui dribble le plus fréquemment du championnat (1 dribble tenté toutes les 17 passes) et est en forte progression dans ce domaine par rapport à la saison dernière.

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Afin de mettre ses dribbleurs sur orbite, la formation s’appuie notamment sur la qualité de relance de Henri Saivet, dont le replacement au poste de milieu relayeur est une réussite. Le plus jeune pro de l’histoire du club met le jeu à l’endroit et abat en plus un gros travail à la récupération (3,9 sur 5,7 tacles/90 minutes et 1,8 interceptions/90min).

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Devant, Wahbi Khazri est quand à lui l’un des joueurs les plus en vue du championnat. Entre août et octobre, il signe 4 buts et 4 passes décisives. Si les résultats ne sont pas au rendez-vous (12ème place fin septembre), certaines performances de Bordeaux poussent à l’optimisme (PSG, Liverpool et Lyon)… même si l’équipe encaisse entre temps une première volée face à Nice (1-6 à 10 contre 11 en deuxième mi-temps).

Un système exigeant… et usant : 

Cette « belle humiliation » – pour reprendre les propos de Willy Sagnol à l’époque – n’est qu’une conséquence du projet de jeu qu’il a mis en place. L’équipe presse, joue haut, mise beaucoup sur les duels, ce qui peut exposer sa défense en cas de jour sans.

Lorsque l’adversaire parvient à déjouer le pressing, la défense peut vite se retrouver exposée.

Or en début de saison, Bordeaux a pu s’appuyer sur certaines individualités pour tenir la baraque. Khazri et Saivet ont déjà été cités ; derrière, Pallois a aussi tiré son épingle du jeu en maintenant la défense bordelaise à flots sur certaines séquences. En plus de gagner ses duels, l’ancien Niortais parvenait à récupérer des ballons. Sa blessure courant novembre a mis un premier sérieux coup à la défense girondine, qui a de fait perdu en qualité individuelle.

Offensivement, le jeu qui passait en grande partie par les qualités de percussion des attaquants s’est grippé lorsque ces derniers ont commencé à fatiguer. Wahbi Khazi n’a notamment pas trouvé de second souffle à sa saison : après sa série de 4 buts et 4 passes en 8 rencontres, il a enchaîné une période de 15 matchs pour seulement 1 but et 2 passes décisives (+ 8 cartons jaunes et 1 rouge…).

khazri

L’ancien Bastiais est devenu le symbole d’une équipe bordelaise en difficulté pour créer « collectivement » du jeu. Sur le mois d’octobre, elle n’a marqué que 3 buts en l’espace de 5 rencontres, malgré des adversaires à sa portée sur le papier (Lorient, Montpellier, Sion, Troyes, Gazélec). Sur ces trois réalisations, deux ont été l’oeuvre d’Adam Ounas, promu de la CFA et qui a notamment offert 2 points précieux aux Girondins face à Troyes.

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Un changement de système : 

La défaite face au Gazélec est l’occasion d’un premier coup de pression de la part des supporters et de l’environnement du club. Bordeaux redémarre (à Sion) avec un nouveau système de jeu en 4-1-4-1. Cette nouvelle structure change la manière de presser de l’équipe. L’ajout d’un joueur devant la défense assure une sécurité supplémentaire pour cette dernière.

La réception de Monaco valide le changement d’organisation (3-1) mais celle-ci a plus d’un point faible, qui rejaillissent lorsqu’elle se déplace à Anfield face à une équipe de Liverpool désormais dirigée par Jurgen Klopp. Derrière, la défense change beaucoup trop souvent et manque d’automatismes (notamment quand il faut s’aligner). Devant, la perte d’un élément complique le jeu rapide, d’autant que Diabaté et Crivelli ont du mal à exister en pointe.

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Malgré le changement de système, la défense bordelaise souffre des fautes de placement de certains de ses joueurs (mauvais alignement ici).

Deuxième limite du changement de système, la perte d’un élément offensif (n°10) complique les transitions offensives. Ici, Jussiê sur l’aile gauche sert Chantôme qui n’a plus que deux joueurs de Liverpool dans son dos.

Mais au lieu de se retourner afin d’aller de l’avant, l’ancien Parisien remet à Jussiê, ce qui permet le retour des milieux de Liverpool.

Les défaites face à Caen (1-4 à domicile) et Bastia (0-1) remettent la pression sur le staff technique. On commence à parler d’un objectif de points à prendre avant la trêve sous peine de changer les hommes d’influence sur le banc de touche.

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L’embellie : quand Bordeaux retrouve de la maîtrise 

C’est à ce moment-là que Bordeaux entame sa meilleure série de la saison, à cheval entre les mois de décembre et janvier. Les Marine et Blanc font une série de 11 matchs toutes compétitions confondues sans connaître la défaite. Au coeur de ce changement, un nouvel ajustement dans le système bordelais : le repositionnement de Nicolas Maurice-Belay et l’éclosion de Valentin Vada dans le coeur du jeu.

Mobiles et surtout capables de conserver le ballon dans cette zone du terrain, les deux hommes sont les éléments-clés d’une équipe qui tient plus le ballon qu’avant. Si elle est toujours tributaire des accélérations de ses attaquants, le jeu repose désormais moins sur leurs épaules. La préparation plus longue des actions permet d’être mieux équilibré au moment de l’attaque, réduisant ainsi le danger pour une défense qui s’est affaiblie (blessures de Pallois, Pablo, mise à l’écart de Sané etc.).

Les passes tentées par Bordeaux dans le tiers central (milieu de terrain) en Ligue 1 cette saison. Sur 7 matchs, l’équipe a connu sa meilleure période pendant sa série d’invincibilité.

Arrive alors l’heure du mercato avec les départs de Henri Saivet (Newcastle) et Wahbi Khazri (Sunderland). Importants sur le papier, les deux joueurs n’ont toutefois pas été des éléments-moteurs de la bonne période girondine sur les mois de décembre et janvier. Les arrivées de Mauro Arambarri (Defensor) et Malcom (Corinthians) pour les remplacer nourrissent quelques espoirs, les deux hommes ayant clairement des rôles à jouer dans le système en 4-1-4-1.

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La chute :  

A l’exception d’un succès face à Rennes (4-0), cet ensemble explose pourtant entre la fin janvier et ce mois de mars. D’abord à Lille en demi-finale de Coupe de la Ligue, où Bordeaux joue sans soutien à Plasil pour tenir l’entrejeu. Chantôme et Traoré n’ont jamais affiché les qualités de conservation et de mobilité de Vada ou Maurice-Belay : le milieu ne conserve pas un ballon et la défense affiche ses limites sur chaque attaque adverse.

Depuis cette demi-finale catastrophe jusqu’à aujourd’hui, Bordeaux a encaissé 24 buts. L’équipe n’a réalisé qu’un seul clean-sheet (0-0) face à un OGC Nice convalescent (sans Ben Arfa). Et entre temps, Willy Sagnol a une nouvelle fois changé de système sans régler les maux qui touchent l’équipe.

Le passage en 4-4-2 s’est en effet révélé être un désastre pour l’équilibre d’une formation qui – on l’a vu dans sa meilleure période – avait surtout besoin de se rassurer et de prendre son temps lorsqu’elle récupérait le ballon : il fallait être patient, attaquer intelligemment et ainsi limiter l’exposition d’une défense bien trop faible qualitativement pour s’en sortir.

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Face à Toulouse, le premier but intervient quelques secondes après une touche bordelaise. Poko décide de se projeter vers le but adverse en espérant que Diabaté dévie le ballon. Derrière, Chantôme et Arrambari ne suivent pas et laissent Didot, auteur de l’ouverture pour Ben Yedder, seul.

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Sur le second but de Reims, on retrouve Poko (cette fois latéral droit) qui se lance dans un raid inexplicable dans l’axe. Il perd le ballon.

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Auteur de la récupération, Mandi fixe tout le milieu bordelais et s’ouvre une possibilité de passe pour Bifouma, qui peut partir dans le dos de Sané.

Les blessures de Plasil et Maurice-Belay ont joué un rôle évident dans cette rechute, alors que l’équipe n’a désormais plus personne pour tenir le milieu de terrain sur le plan technique. Chantôme, Traoré et Poko n’ont pas les qualités requises pour pratiquer ce football, qui demande mobilité et intelligence ; Arambarri est encore en phase d’adaptation et Vada ne peut rien faire sans partenaire doté des mêmes qualités.

Les adversaires des Girondins ont aussi profité de la disparition du dernier élément qui a fonctionné dans le système Sagnol : le pressing, ou au moins le cadrage de la relance. Depuis janvier, celui-ci a doucement mais sûrement disparu, offrant du temps et des espaces aux équipes adverses pour ajuster de bons ballons dans le dos de la défense bordelaise (Saint-Etienne, Nantes etc…). Et comme l’équipe conserve la même hauteur de bloc, sa défense se fait ouvrir sur la moindre ouverture.

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Le maintien d’une défense orientée sur l’adversaire a aussi fragilisé l’équipe sur les longs ballons. Ici à l’origine du 2ème but toulousain.

Arrivé lui aussi durant le mercato, Paul Bernardoni s’est retrouvé propulsé n°1 des Girondins dans cette situation très compliquée. Loin de se comporter en patron lors de ses premières sorties – cela s’est notamment ressenti sur des mésententes avec ses défenseurs -, il a sombré avec les autres et se retrouve aujourd’hui dans une situation très difficile pour un gardien de son âge (1 arrêt effectué pour 1 but encaissé…).

Les erreurs individuelles ont bon dos : 

Pendant ce long mois « d’agonie footballistique », Willy Sagnol s’est désolé de voir autant « d’erreurs individuelles ». Avec 17 « defensive errors », le site Squawka.com positionne Bordeaux en tête de ce classement en Ligue 1 devant Toulouse (14) et Reims (13). C’est aussi plus que Leverkusen ou Valence (15), mais moins que Liverpool (25), Arsenal (22) ou la Fiorentina (19).

Sur les 48 buts encaissés par Bordeaux cette saison en Ligue 1, le même site n’en a considéré que 6 comme étant la conséquence de ces erreurs. C’est moins que Saint-Etienne (7 buts sur 8 erreurs), Troyes (8/12), Toulouse (8/14) ou Reims (11/13). Celles-ci n’expliquent pas tout… d’autant plus qu’elles étaient justement ce qui menaçait le projet de jeu girondin dès le départ (défense haute…).

A l’opposée de ses idées de jeu, très arrêtées, Willy Sagnol n’a jamais offert de continuité à ses joueurs. Presque tous pouvaient perdre leur place d’une semaine à l’autre en cas de performance en-deçà des attentes. En plus de « choquer » certains, ce turnover quasi-continuel a aussi contribué à ralentir, voire annihiler, la création d’automatismes, défensifs (alignements, couvertures mutuelles…) comme offensifs (circuits de passes, jeux en triangle et sans ballon etc…).

Avec un effectif jeune, peu expérimenté pour la Ligue 1 et un système aussi exigeant, il n’est finalement pas étonnant qu’un telle gestion n’ait pas pu durer. Sagnol le disait lui-même en 2014 à propos d’un collègue argentin : « Au bout d’un moment, lorsqu’on considère les joueurs comme des machines, on se heurte à l’homme et ça devient difficile. » 

 

 

 

 

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4 réponses

  1. pierreB dit :

    « 1 dribble tenté toutes les 17 semaines »
    fote !

  2. Dede dit :

    86 compos différentes c’est très étonnant, si au 3è match il met la même compo du 1er match ça fait que 2 compos

  3. Comcom dit :

    Super article ! Merci !!

  4. crispaolo dit :

    pour faire pire ,il faudra vraiment le faire expres, cet entraineur n’a pas de metier et pas le niveau pour comprendre que les joueurs qu’il avait a sa disposition ne pouvaient pas appliquer son système fait pour PARIS..çà montre son incompétence a diriger une équipe moyenne…qu’il aille au Réal, mais là je lui donne 5 matchs, maxi, Bordeaux a ete trop gentil.. mais avant de choisir un responsable faut aussi le connaître un peu…c’était pas le cas visiblement.

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