Lyon 0-1 Juventus, l’analyse tactique

Diminué par les blessures, l’OL a réussi à tenir tête à une Juventus bientôt triple championne d’Italie. Après avoir frôlé le catastrophique dans l’utilisation du ballon en première mi-temps, les Bianconeri ont su élever leur niveau de jeu après la pause. Lentement mais sûrement, ils ont fait courir des Lyonnais qui ont fini par craquer dans les dernières minutes.

Pas de surprise tactique côté lyonnais au coup d’envoi. Sans doute inspiré par le comportement de la Fiorentina au tour précédent (lire : Fiorentina 0-1 Juventus, l’analyse tactique), Rémi Garde a choisi de ne rien changer au système qui lui avait permis de redresser son équipe en milieu de saison : face au désormais classique 3-5-2 de la Juve, l’OL s’est présenté dans son 4-4-2 en losange. Les nombreuses absences ont toutefois obligé le coach lyonnais à faire appel à son banc de touche : Malbranque s’est retrouvé n°10 derrière Briand et Lacazette, Ferri et Mvumba encadraient Gonalons, tandis que Tolisso dépannait une nouvelle fois au poste de latéral droit.

Bonucci libre, choix risqué mais payant : 

Affronter la Juventus, c’est d’abord faire un choix tactique en ce qui concerne sa relance et la manière de s’y opposer. Les Turinois ont quatre solutions pour rentrer dans la moitié de terrain adverse : les relais de Pirlo, les montées de Chiellini ou Caceres – les 2 stoppeurs excentrés -, ou les ouvertures de Bonucci depuis son poste de libéro. Vouloir bloquer les quatre joueurs en même temps signifie prendre le risque de jouer le marquage « homme à homme » derrièreComme beaucoup d’autres équipes, les Lyonnais ont osé le faire lorsque la Juve devait repartir de Buffon. Sur ces phases de jeu, Malbranque se retrouvait à hauteur de Bonucci et Gonalons sortait de sa position devant la défense pour récupérer le marquage de Pirlo.

Mais dès que la Juve sortait de ses 30 mètres, les Lyonnais se repliaient dans leur moitié de terrain. Plein axe, Malbranque suivait Pirlo à la trace dans le rond central et ses alentours. Il était encadré par Lacazette et Briand, qui s’opposaient aux montées de Caceres et Chiellini. Conséquence de ce choix tactique, la Juve pouvait toujours s’appuyer sur Bonucci, que ce soit pour faire circuler la balle dans son camp ou effectuer la première relance. Au cours de la première mi-temps, le défenseur a touché un nombre impressionnant de ballons (70 passes effectuées) mais a fait preuve d’un énorme déchet technique (seulement 53 passes réussies sans aucune pression), qui a facilité la tâche de la défense lyonnaise.

Ce ne sont pourtant pas les options qui manquaient. Sur les ailes, Asamoah et Isla se rendaient disponibles au milieu de terrain. Dans le coeur du jeu, les décrochages de Tevez, associés aux positionnements de Pogba et Marchisio, offraient des situations de trois-contre-trois à la Juve face à Mvuemba, Ferri et Gonalons. Dernière option, le jeu long par-dessus la défense lyonnaise, pour les appels en profondeur d’Osvaldo, Tevez et même des milieux de terrain.

Des quatre solutions de relance de la Juve, Rémi Garde a fait le choix de laisser Leonardo Bonucci sans opposition.

Des quatre solutions de relance de la Juve, Rémi Garde a fait le choix de laisser Leonardo Bonucci sans opposition. Libre de s’avancer jusqu’à la zone de Malbranque-Pirlo, le défenseur a plusieurs solutions pour effectuer la première relance : le jeu dans le dos de la défense lyonnaise, le jeu court vers Pogba, Marchisio (face à Mvuemba et Ferri) ou les décrochages de Tevez-Osvaldo (dans la zone de Gonalons, « spare-man » du bloc lyonnais) et les ouvertures vers les couloirs pour les latéraux qui se retrouvent face à Tolisso et Bedimo.

Habituellement, Bonucci excelle dans cet exercice. Il est d’ailleurs un élément central de l’animation turinoise lorsque Pirlo est bloqué : à chaque fois qu’il est absent, il manque clairement quelqu’un pour suppléer le milieu de terrain, qui doit quasiment toujours faire face à un marquage serré de la part de l’adversaire. Mais hier, Bonucci s’est entêté à balancer des ballons dans le dos de la défense lyonnaise pour, au final, une seule situation dangereuse (sauvetage d’Umtiti devant Osvaldo, 40e).

Il faut dire que dans le jeu court, les Turinois peinaient à trouver des solutions. Mvuemba et Ferri ont su gêner Pogba (très loin de son meilleur niveau) et Marchisio durant le premier acte, et les latéraux ont contenu – tant bien que mal, Tolisso ayant été rapidement averti – Isla et Asamoah. Tout au long de la première mi-temps, Malbranque a aussi su limiter l’influence de Pirlo, l’isolant du reste de son équipe. Ce dernier n’a faussé compagnie à son vis-à-vis qu’une seule fois pendant les 45 premières minutes… pour offrir un véritable caviar à Tevez (29e) à partir d’un ballon ressorti du couloir droit. Seule véritable pointe, Osvaldo n’a absolument pas pesé sur la défense centrale lyonnaise. Sans ce point d’appui, les combinaisons entre Tevez, Pogba et Marchisio se dirigeaient naturellement vers les ailes où elles n’aboutissaient pas.

L’utilisation du ballon : 

Ne concédant que très peu de situations dangereuses en première mi-temps, les Lyonnais devaient toutefois remonter tout le terrain pour porter le danger sur les buts de Buffon. A ce niveau, la première difficulté consistait à franchir la ligne médiane. Comme d’habitude, le 3-5-2 de la Juve forçait les Lyonnais à passer par les côtés où le pressing était ensuite déclenché par les paires « intérieur-latéral » (Pogba-Isla à droite ; Marchisio-Asamoah à gauche – lire : le 3-5-2 de la Juve et son système défensif). Dans l’axe, les deux attaquants se partageaient le travail entre Gonalons et le défenseur central le plus proche du ballon.

Pour contrecarrer ce pressing, la solution la plus efficace est d’utiliser la largeur : lorsque l’OL remontait le ballon côté droit, il fallait donc de sauter le relais de Gonalons (bloqué dans l’axe) pour trouver directement Mvuemba ou Umtiti, sans opposition côté opposé. La réciproque était aussi vraie de la gauche vers la droite, avec des transmissions vers Koné et surtout Ferri. La construction filait ensuite vers l’aile où Lacazette (à gauche) et Briand (à droite) évoluaient excentrés afin d’attaquer Caceres et Chiellini.

Pour récupérer le ballon, la Juve s'appuie sur le duo Osvaldo-Tevez pour enfermer l'OL sur un demi-terrain.

Sans le ballon, la Juve s’appuie d’abord sur le duo Osvaldo-Tevez pour enfermer l’OL sur un demi-terrainLa relance lyonnaise se dirige automatiquement vers les côtés où elle est ensuite bloquée par les sorties des duos « latéraux-intérieurs » (ici, Asamoah et Marchisio face à Tolisso et Ferri). Dans le dos de ces derniers, les stoppeurs serrent le marquage sur les attaquants lyonnais (Briand face à Chiellini). Pour l’OL, la conservation du ballon passe par une bonne utilisation de la largeur : il faut parvenir à sauter le relais Gonalons pour atteindre le côté opposé (de Tolisso à Umtiti ou Mvuemba sur cette situation). En deuxième mi-temps, les Gones auront beaucoup plus de déchets dans ces transmissions, offrant à la Juve quelques opportunités en contre-attaque.

Même exemple de l'autre côté : Tevez va mettre la pression sur Umtiti alors que Osvaldo reste dans la zone de Gonalons. Pogba et Isla sortent au pressing, respectivement couverts par Pirlo-Marchisio et Caceres, au duel avec Lacazette.

Même exemple de l’autre côté : Tevez va mettre la pression sur Umtiti alors que Osvaldo reste dans la zone de Gonalons. Pogba et Isla sortent au pressing, respectivement couverts par Pirlo-Marchisio et Caceres, au duel avec Lacazette. Toujours en retrait sur ces situations en début de partie, Pirlo est aussi plus souvent sorti au pressing en deuxième mi-temps, toujours dans le but de perturber les transmissions latérales lyonnaises.

Dans l’axe, Malbranque touchait très peu de ballons à la construction, mais devait attaquer la profondeur dès qu’un décalage se créait. C’est de cette manière qu’il s’est procuré la seule occasion lyonnaise de la première mi-temps, s’infiltrant entre Bonucci (au marquage de Briand) et Caceres pour récupérer une offrande de Tolisso (26e, voir ci-dessous). Sur cette action, tout est parti d’un changement de jeu de Mvuemba et d’une bonne combinaison entre Ferri et Tolisso, qui s’est retrouvé lancé dans le dos d’Asamoah. Dans la foulée, Briand manquait une énorme occasion sur corner (27e). Et l’OL manquait de faire fructifier une excellente première demi-heure. De quoi nourrir quelques regrets au vu de la suite du scénario.

L'origine de l'occasion lyonnaise de la première mi-temps : Mvuemba renverse le jeu vers Ferri-Tolisso, qui prennent le meilleur sur Marchisio-Asamoah. Tolisso passe dans le dos de son vis-à-vis et crée ainsi le décalage dans la défense turinoise : Chiellini doit lâcher Briand qui se retrouve dans la zone de Bonucci.

L’origine de l’occasion lyonnaise de la première mi-temps : Mvuemba renverse le jeu vers Ferri-Tolisso, qui prennent le meilleur sur Marchisio-Asamoah. Tolisso passe dans le dos de son vis-à-vis et crée ainsi le décalage dans la défense turinoise : Chiellini doit lâcher Briand qui se retrouve dans la zone de Bonucci. Et Malbranque en profite pour s’infiltrer dans le dos de ce dernier.

La distribution des passes côté lyonnais sur l'ensemble du match : la "heatmap" à droite met bien en évidence le fait que les Lyonnais devaient sauter le rond central (zone bouclée par les attaquants adverses)

La distribution des passes côté lyonnais sur l’ensemble du match : la « heatmap » à droite met bien en évidence le fait que les Lyonnais devaient sauter le rond central (zone bouclée par Tevez-Osvaldo) pour pouvoir faire circuler le ballon sur la largeur.

La montée en puissance de la Juve : 

Au fil des minutes, les Turinois sont montés en puissance, corrigeant les défauts qui facilitaient jusqu’ici la tâche des Lyonnais. Bonucci a notamment arrêté de jouer long après la pause. Beaucoup plus patiente au retour des vestiaires, la Juve a pris le temps de poser le jeu au milieu de terrain avant de rentrer dans les 40 derniers mètres lyonnais. Elle utilisait pour cela les décrochages de ses milieux de terrain et de ses latéraux, qui soit faisait sortir leurs adversaires directs (milieux et latéraux lyonnais), soit bénéficiaient de l’espace pour se retourner et porter le ballon dans le camp adverse.

Après la pause, la Juve prend beaucoup plus son temps pour construire ses actions. Ici, Marchisio a décroché pour permettre à ses défenseurs de faire circuler le ballon.

Ici, Marchisio a décroché afin de participer à la circulation du ballon. Ferri l’a logiquement suivi pour l’empêcher de se retourner. Mais son déplacement, combiné à celui de Mvuemba qui suit Pogba dans la profondeur, esseule Gonalons dans l’axe. Tevez a plus d’espaces pour décrocher et jouer les relais, orientant ensuite le jeu vers l’aile pour Isla et Pogba qui vont attaquer Bedimo-Umtiti, créant ainsi le premier véritable décalage de la partie côté turinois.

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La distribution des passes de Bonucci entre les deux mi-temps : où l’on voit très clairement que la Juve a abandonné le jeu long.

Les Gones ont du coup beaucoup plus couru qu’en première mi-temps. Plus agressif dans ses prises de balle, Asamoah a posé des problèmes à Tolisso dans son couloir. Le jeune Lyonnais, averti en première mi-temps, a souvent eu besoin d’aide, ce qui créait automatiquement des espaces à combler pour Gonalons et Ferri. La Juve a surtout insisté côté droit, grâce aux relais de Tevez et aux mouvements conjoints de Pogba et Isla. A peine quelques minutes après la reprise, les trois hommes se sont retrouvés à l’origine de la première véritable action construite des Bianconeri (48e, voir ci-dessus).

Le coaching d’Antonio Conte a ensuite accéléré la montée en puissance turinoise. Remplaçant Tevez blessé (55e), Vucinic s’est révélé être un point d’appui beaucoup plus efficace qu’Osvaldo dans la défense lyonnaise. Cinq minutes plus tard, Giovinco a apporté une force de percussion supplémentaire en prenant la place de l’ex-attaquant de Southampton (61e). Travaillant à gauche et à droite, il a provoqué la défense lyonnaise, offrant une énorme occasion à Vucinic qui manquait le cadre à 6 mètres du but (84e). Dans la même minute, Bonucci trouvait la faille sur un corner, en profitant d’un cafouillage dans la défense lyonnaise.

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La distribution des passes de la Juve avant et après la pause. Les Turinois ont abandonné le jeu long et sont allés beaucoup plus loin dans leurs constructions sur l’aile droite.

Loin d’être au meilleur de sa forme – beaucoup d’individualités ont eu un déchet inhabituel, Bonucci et Pogba en tête -, la Juventus est sortie de Gerland avec ce qu’elle était venue chercher : un avantage avant le match retour. Les Lyonnais peuvent nourrir quelques regrets, entre la double occasion obtenue peu avant la demi-heure de jeu (26e et 27e) et le coup-franc d’Umtiti sorti par Buffon en deuxième mi-temps (50e). Reste à savoir s’ils sauront sortir du Juventus Stadium la tête haute dans une semaine, alors que la Juve récupèrera sans doute Arturo Vidal – son energizer et réel meneur sur le plan mental -, suspendu lors de ce match aller.

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7 réponses

  1. sebtheouf dit :

    C’est exactement ce que j’ai vu du stade. Quelques remarques:

    Je pense que le jeu long de Bonucci était une consigne de COnte. L’OL étant dramatiquement nul depuis le début de saison pour gérer les ballons dans son dos. Pas hier.

    La juve nous a fait courir en 2nde, et Ferri, Malbranque ont explosé physiquement à la 60e. 52e match de la saison et avec des remplaçants titulaires, ca devient dur de finir les matchs.

    Enfin je note le bon travail de Garde. Il n’a pas révolutionné la tactique mondiale hier, mais on a vraiment vu puis pu décrypter une organisation défensive. Avec un plan de jeu pour bloquer la relance de buffon, un autre pour bloquer Pirlo (40 ballons hier !!) et le choix de laisser Bonucci.

    Il me semble évident que l’on va les poutrer au retour.

  2. Azurrasquadra dit :

    Je pense aussi que le jeu long était une consigne de Conte. Cela permettait aussi de ne pas trop s’exposer au contre lyonnais. Je parlais de la maîtrise du temps de la part de la Juve dans un article précédent. La Juve pouvait clairement s’installer davantage dans le camp lyonnais en première mi-temps mais Conte voulait d’abord rendre Lyon inoffensif avant d’abattre ses cartes. Les milieux lyonnais fatigués, la Juve a ensuite installé son circuit de passes préférentielle avec une montée du bloc grâce aux avancées des latéraux puis les milieux prennent le relais pour un football chirurgical dans les petits espaces. La Juve a fait comme au Genoa et à Catane il y a 3 et 4 semaines à savoir contrôler la tactique adverse dans un premier temps et accélérer ensuite lorsque la résistance sera moins importante (voir aussi Fiorentina-Juve avec la sortie de Gomez et le but de Pirlo ensuite). C’est pour ça que Rémi Garde aurait dû prévoir un changement tactique lorsque la machine turinoise allait se mettre en marche. Mais l’avait-il remarqué ? Sa déclaration d’après-match dans laquelle il regrettait un but sur coup de pied arrêté me fait penser que non. Qu’aurait-il fallu faire tactiquement pour bloquer cette montée en puissance turinoise ? Peut-être passer en 5-2-1-2 car on garde le 1-2 en attaque et on enlève le poste de sentinelle au milieu puisque Gonalons n’a aucun adversaire direct.

  3. Robin dit :

    Ça correspond à ce que j’ai vu au stade hier. Article très plaisant, qui a en plus le mérite de ne pas expliquer la meilleure performance de la Juve en seconde période par la simple rentrée de Giovinco.
    Un peu triste pour Lyon quand même, mais que pouvait-on vraiment espérer ?

  4. Pour moi, la recette pour bloquer la Juve dans un temps fort serait de jouer en 4-5-1 avec une ligne de 5 (et non pas un milieu décroché entre les lignes) afin de pouvoir faire sortir à tour de rôle les deux « intérieurs » pour s’opposer aux montées de Chiellini-Barzagli(Caceres) tout en conservant deux lignes de quatre en couverture.

  5. sebtheouf dit :

    @Florent Toniutti – Et ta pointe se met entre pirlo et les défenseurs?

  6. Ma pointe se met sur Pirlo quand toute l’équipe est repliée. Et elle sort sur Bonucci – entraînant le reste du bloc – si Chiellini-Caceres doivent jouer en retrait, faute de solutions quand ils montent.

  7. the teacha dit :

    Bon article

    Je crois pas que Conte ait demandé à Bonucci de balancer autant. Je pense que Lyon à été bon tactiquement en 1ere période mais il leur à quand même manqué plus de possession et de percussion axiale pour pouvoir faire douter un peu plus la juve. A aucun moment, je n’ai senti que Lyon pouvait ouvrir le score sauf par chance….le retour est déjà plié et je sens les Lyonnais au bout du rouleau physiquement, la fin de saison va etre pénible

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