Juventus Turin 2-2 Bayern Munich, l’analyse tactique

« 90 minutes incroyables. » En conférence de presse, Pep Guardiola n’y est pas allé par quatre chemins pour qualifier le match auquel il venait d’assister. Et pour cause, ce huitième de finale aller de Ligue des Champions a eu des allures de quart, voire de demi. Certes, des erreurs techniques sont venues plomber plusieurs séquences. Mais sur le plan de l’intensité, les deux équipes ont offert un spectacle qui ne sera certainement pas égalé… avant le match retour ?

Les compositions : 

Au coup d’envoi, aucune surprise n’est à signaler dans le onze de départ de la Juventus. Massimiliano Allegri enregistre le retour de Mario Mandzukic. Revanchard, le Croate retrouve son ancien club. Comme face à Naples, la Juve aborde la rencontre en 4-4-2.

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Côté Bayern Munich, Pep Guardiola doit – comme toujours – faire face à quelques absences. Sa défense est décimée depuis longtemps et le coach catalan en présente une sans arrière central de métier. Benatia est pourtant dans le groupe, mais il reste sur le banc : ce sont Alaba et Kimmich qui sont associés. Encadrés par Lahm et Bernat, ils forment une arrière-garde qui culmine seulement à 1m74 !

Bayern Munich vs Juventus Turin - Football tactics and formations

L’autre choix fort de Guardiola concerne le poste de n°6 et la titularisation d’Arturo Vidal aux dépens de Xabi Alonso. Un choix qui s’explique par le volume défensif de Vidal, plus à même de couper les contres de la Juve qui pourraient partir des déplacements de Dybala. Sur ce point, la première mi-temps va d’ailleurs donner raison au futur entraîneur de Man City.

Le Bayern déploie son 3-2-5 : 

Le Bayern Munich entre en effet très fort dans ce match et prend immédiatement la possession du ballon. Rapidement, il installe son système de jeu dans la moitié de terrain adverse. Le 2-3-5 découvert durant la phase aller se transforme ici en 3-2-5 afin de toujours avoir un surnombre face à la première ligne de la Juve. Vidal se retrouve donc à hauteur d’Alaba et Kimmich.

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On retrouve ensuite les postes habituels : dans les half-spaces, on retrouve Lahm et Muller à droite, Thiago et Bernat à gauche. Lewandowski se positionne à la pointe de l’attaque, tandis que Douglas Costa et Robben sont là pour apporter de la largeur et de la percussion.

Au fil du match et des permutations, les rôles changent : en position avancée au départ, Thiago va vite redescendre pour se mettre face au jeu et l’orienter. Douglas Costa et Muller bougent aussi, l’un peut rentrer à l’intérieur (Bernat sur l’aile) et l’autre se déplacer sur le côté (Robben à l’intérieur)…

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Le système offensif du Bayern déployé face au 4-4-2 de la Juve.

Cette animation offensive permet au Bayern de s’installer très haut dans la moitié de terrain turinoise : il ne faut d’ailleurs qu’une poignée de secondes pour voir tous les joueurs de la rencontre présents sur un demi-terrain. Une domination territoriale que le Bayern veut conserver lorsque la Juve a la possession du ballon.

On l’avait vu dès la saison dernière face au Real Madrid : la Juventus privilégie les sorties de balle courtes, construites à partir de la qualité de relance de son arrière-garde. Pirlo n’est plus là, mais Bonucci et Marchisio ont pris le relais. Le Bayern ne veut pas les laisser repartir et met en place un pressing structuré qui va les empêcher de ressortir proprement.

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Cela part d’abord du travail des attaquants : Müller et Lewandowski font les efforts pour aller chercher Bonucci et Barzagli très haut. Le premier est d’ailleurs complètement bloqué par le positionnement des attaquants bavarois. Juste derrière, c’est Thiago qui se retrouve en pointe du pressing dans l’axe afin de s’opposer à Marchisio. Côté droit, Robben est face à Evra. A gauche, Douglas Costa s’occupe de Lichtsteiner et rentre surtout à l’intérieur afin de suivre Khedira lorsque le ballon est à l’opposée (sorti par Barzagli).

L’homme-clé de ce pressing se nomme Lahm, garde du corps attitré du joueur qui a justement assez de qualité pour faire la différence sous la pression : Paul Pogba. Le champion du monde 2014 sort ainsi très loin de sa position de latéral droit afin de coller Pogba et l’empêcher de se retourner. Malgré la différence de gabarit, il parvient à contenir le Français, qui est souvent la seule solution viable pour Barzagli à ce moment de la remontée de balle.

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Lorsque Pogba décroche, Lahm abandonne son couloir pour bloquer le Français.

Une ligne plus haut, Paulo Dybala connaît le même sort lorsqu’il tente de décrocher pour contribuer aux sorties de balle. Que ce soit Alaba, Kimmich ou Vidal, les joueurs du Bayern présents dans son dos ne lui laissent pas le temps de se retourner. Quand l’un d’entre eux sort, les deux autres restent en couverture face à Mandzukic.

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C’est la même chose lorsque Dybala décroche : Kimmich sort de la défense et le repousse vers son but.

La Juve condamnée à défendre : 

Face à une telle agression, le collectif de la Juventus ne fait que subir pendant 10 bonnes minutes de jeu dans sa moitié de terrain. Les Italiens sont incapables de ressortir, exceptée sur une timide échappée de Mandzukic en tout début de partie. Au départ, le Croate avait profité d’une petite erreur d’Alaba pour tenter sa chance face à Neuer.

Même si elle souffre, la Juve tient le choc en s’en remettant à sa défense. Première consigne claire : ne pas laisser d’espaces aux deux ailiers du Bayern. Evra et Lichtsteiner sortent de la défense lorsque Robben et Douglas Costa sont alertés à une trentaine de mètres de leurs buts. Les soutiens de Pogba et Cuadrado permettent des prises à deux qui ne sont pas de trop face à de telles menaces. Sauf que le danger peut venir d’ailleurs… (voir ci-dessous).

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La 13ème minute est néanmoins l’occasion de voir un point faible de la Juve. Au départ, Kimmich alerte Robben, ce qui provoque la sortie d’Evra. Notez la positionnement de Lahm dans l’axe.

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Le ballon revient sur Kimmich alors que Lahm attaque l’espace entre Evra, toujours orienté sur Robben, et Barzagli.

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Barzagli sort sur Lahm et est éliminé sur sa passe. Dans l’axe, Lewandowski et Muller sont en surnombre face au seul Bonucci. Il faudra un miracle pour que le Bayern n’ouvre pas le score sur cette action.

Malgré cette alerte, cela fonctionne en début de partie, alors que le Bayern passe par les côtés pour construire. Les choses se compliquent rapidement, lorsque le Bayern parvient à ressortir d’un couloir pour envoyer le jeu de l’autre côté.  S’appuyant sur la qualité de passes de Lahm, Alaba, Thiago ou même Vidal – auteur à plusieurs reprises de transversales dignes de Xabi Alonso -, les Bavarois parviennent à trouver leurs ailiers dans des positions bien plus proches du but et avec de l’espace pour se lancer.

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Les Bavarois font tout pour utiliser au maximum la largeur afin de déborder la Juve.

Douglas Costa et Robben n’ont toutefois pas le même rendement. Positionné en faux pied comme à son habitude, le Néerlandais peine à faire des différences. Repiquer dans l’axe l’entraîne dans une zone difficile à franchir avec Pogba, Barzagli et Marchisio, qui sont même parfois aidés par Mandzukic.

De l’autre côté du terrain, Douglas Costa apporte plus grâce à ses débordements. Le Brésilien est toutefois face à un client en la personne de Cuadrado. Les deux se livrent un duel tout en puissance : Douglas Costa passe souvent devant sur sa première touche, mais les retours du Colombien l’empêchent d’attaquer Lichtsteiner et de pénétrer dans la surface. Résultat, beaucoup de centres qui sont finalement renvoyés par la défense.

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Très peu de pénétrations dans la surface pour Douglas Costa : à la mi-temps, la Juve a renvoyé 14 ballons. Protégé par Cuadrado, Lichtsteiner en écarte 3 (Barzagli 3, Bonucci 6).

Si elle tient plutôt bien sur attaque placée, la Juve est incapable de ressortir. Chargé normalement de mener les transitions offensives, Dybala est dominé physiquement par Vidal, qui ne le lâche jamais. A la pause, l’Argentin affiche déjà 5 pertes de balle au compteur et est clairement en difficulté. Ce pressing à la perte entraîne des récupérations de balle très rapides pour le Bayern. Bernat et Lewandowski se créent ainsi deux occasions coup sur coup (31e, 32e). Ils imitent Robben, dangereux quelques minutes auparavant (23e).

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Alors que la Juve tente de ressortir et que ses partenaires reculent, Vidal avance et va mettre la pression sur Dybala.

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Thiago accompagne son partenaire dans l’effort. Ensemble, ils mettent fin à la tentative de contre adverse.

Incapable de ressortir de son camp, le Juve ne s’approche des buts de Neuer que suite à des récupérations de balle dans le camp bavarois. Cela lui offre une occasion en début de partie (12e)… mais Douglas Costa lui rappelle rapidement que jouer aussi haut peut aussi être dangereux car le Bayern peut faire mal sur attaque rapide (12e).

Finalement, les Bavarois sont récompensés de leur première mi-temps pleine grâce à Müller. L’action part de Robben, qui trompe Evra en choisissant le débordement pour la première fois de la partie. Douglas Costa récupère le centre du Néerlandais et le remet dans l’axe. La Juve dégage mais le ballon revient sur Müller qui trompe Buffon et fait ainsi oublier une première mi-temps difficile de sa part (43e).

1-0 à la pause donc, et une domination territoriale sans partage pour le Bayern comme le prouvent les maps ci-dessous. Pour la Juve, la survie passe désormais par une prise de risque accrue dans le camp adverse et plus de ballons récupérés.

Le réveil de la Juve : 

Et c’est ce qu’elle tente de mettre en place dès les premières minutes de la deuxième mi-temps alors que Hernanes a remplacé Marchisio dans l’entrejeu (46e). Le 4-4-2 turinois veut désormais rester dans le camp adverse sur les relances de Neuer. Les attaquants déclenchent le pressing sur les côtés et le reste du bloc coulisse pour accompagner leurs efforts.

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Face aux relances de Neuer, le bloc de la Juve évolue désormais très haut et de manière plus compacte.

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Les attaquants orientent la relance vers les côtés et les deux lignes suivantes font tout pour y enfermer le Bayern.

Dans sa moitié de terrain, la Juventus prend aussi plus de risque. Protégés par leurs milieux axiaux en première mi-temps, Bonucci et surtout Barzagli sont désormais plus souvent à découvert et avec un adversaire direct à surveiller. Cela permet notamment aux milieux et aux attaquants de se concentrer sur les joueurs qui jusqu’ici maintenaient la possession du Bayern dans le camp adverse.

La prise de risque est réelle (voir ci-dessous), mais la Juventus met assez de présence dans les duels pour repousser les assauts bavarois. A gauche, Mandzukic et Pogba abattent un gros travail pour ne pas laisser de temps au porteur de balle. A droite, la défense est moins agressive mais bien en place et prive le Bayern de solutions grâce au positionnement de Hernanes, Khedira et Cuadrado.

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La Juve laisse des espaces dans son dos mais se montre assez active au milieu pour empêcher le Bayern de les utiliser.

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En maintenant aussi la pression au milieu, elle empêche le Bayern d’installer son 3-2-5. Habituellement à l’intérieur, Lahm est la seule solution libre sur le côté. Cela oblige Muller à redescendre. Résultat, le Bayern est beaucoup moins dangereux car il a moins de solutions devant.

Ce regain d’activité a le don de perturber l’animation jusqu’ici récitée par le Bayern dans la moitié de terrain adverse. La pression accrue dans l’entrejeu oblige par exemple Muller à reculer afin d’aider ses partenaires à conserver le ballon. Cela enlève de la présence dans les 30 derniers mètres, augmenter les distances entre les joueurs offensifs et diminue donc le danger pour la défense turinoise, d’autant que le repli est toujours aussi rigoureux.

Les passes reçues par Muller entre les deux mi-temps.

Les passes reçues par Muller entre les deux mi-temps. Sa position est claire et bien définie en première, l’activité de la Juve par la suite l’a obligé à se disperser et à revenir toucher le ballon plus bas pour aider ses milieux de terrain.

Le relâchement du Bayern (?) : 

Cette bonne entame de la Juventus est malgré tout plombée par le second but du Bayern. Jouer plus haut est un risque et la formation italienne le paye en le concédant sur un contre. Lancé par ses partenaires, Robben fait sa spéciale dans la défense turinoise et double la mise (55e). On croit alors la double confrontation déjà terminée, mais c’est sans compter sur deux facteurs : le mental de la Juve et le relâchement du Bayern.

Le momentum change de camp sur une séquence-clé depuis le début de la rencontre : une sortie de balle de la Juve. Et cette fois, elle tourne à l’avantage des locaux. Impeccable jusque-là, le jeune Kimmich effectue une mauvaise intervention en couverture : il rend la balle à Mandzukic qui n’a plus qu’à lancer Dybala vers l’égalisation (63e).

Battu sur cette séquence alors qu’il était au pressing, le Bayern est désormais en train de reculer. Un symptôme à cela : le comportement de Vidal, qui joue plus bas, formant une véritable défense à 3avec Alaba et Kimmich. Son positionnement, qui va de pair avec celui plus avancé de Dybala, entraîne la création d’espaces dans le coeur du jeu pour les Turinois.

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La Juve joue plus haut, Barzagli intervient et récupère le ballon alors que le Bayern n’est absolument pas en position de défendre. Thiago est beaucoup trop loin de l’action et Vidal encore trop bas. Résultat, deux solutions faciles pour Pogba.

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La présence de Dybala et Mandzukic devant obligent les trois défenseurs (Kimmich-Alaba-Vidal) à ne pas se livrer, permettant à la Juve d’avancer dans le coeur du jeu.

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Durant la dernière demi-heure, le Bayern recule trop et laisse la Juve prendre l’initiative au milieu de terrain. Thiago et Muller manquent clairement d’impact pour gagner des ballons et couvrir une zone aussi large sans le soutien d’un n°6.

En plus du recul du Bayern, Massimiliano Allegri a aussi demandé à ses attaquants de jouer dans des espaces bien précis pour perturber la défense bavaroise. Dybala joue donc plus haut et provoque le recul de Vidal. Mandzukic va lui occuper la zone sur le flanc gauche de l’attaque afin d’occuper l’espace dans le dos de Lahm (chargé de sortir sur Pogba). Ces deux ajustements permettent aussi d’expliquer le recul du bloc bavarois.

Sentant le vent tourner, Guardiola renforce sa défense en faisant entrer Benatia, qui se positionne justement dans la zone de Mandzukic (axial droit). Kimmich se retrouve axe gauche et Alaba glisse au poste de latéral (74e). Allegri répond avec l’entrée de Morata à la place de Dybala afin d’apporter plus de présence physique dans les 30 derniers mètres (75e). Une belle intuition : l’Espagnol offre l’égalisation à Sturaro une minute plus tard suite à un ballon gagné dans le camp bavarois (76e).

 

Plus grand chose à signaler dans le dernier quart d’heure. Si l’affrontement reste intense, les deux équipes se neutralisent. Seul un raid de Ribéry, entré en jeu à la place de Douglas Costa (84e), fait passer un dernier frisson dans le Juventus Stadium. 2-2 score final.

Conclusion : 

Avec Guardiola et Allegri, les tacticiens ne pouvaient de toute manière pas être déçus. Entre la première mi-temps du Bayern, son pressing structuré et ciblé sur des éléments-clés (Bonucci, Pogba, Dybala…), et le retour de la Juve grâce à une défense plus avancée et des attaquants positionnés dans les espaces laissés par le Bayern, ce premier match a été d’une richesse assez incroyable pour un simple huitième de finale de Ligue des Champions.

Difficile d’ajouter quoi que ce soit d’autre que : vivement le match retour.

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