Real Madrid 1-1 (5-3) Atletico Madrid : l’analyse tactique

Au terme d’une séance de tirs au but qu’il a mené de bout en bout, le Real Madrid a décroché la 11ème Ligue des Champions de son histoire à Milan. Loin d’être favorite face à un Atletico tombeur du Barça et du Bayern, la formation de Zinedine Zidane a su être présente là où on ne l’attendait pas forcément en obligeant son adversaire à jouer contre-nature. Explications.

Les compositions : 

Aucune surprise à signaler au coup d’envoi dans les deux compositions d’équipe. Zidane et Simeone ont fait les choix les plus raisonnables (titularisations de Casemiro et Augusto), conservant d’autres munitions offensives sur le banc de touche (Isco, James et Carrasco) en cas de besoin. Pas d’improvisation non plus au niveau des systèmes de jeu : le Real a débuté avec un 4-3-3 capable de se muer en 4-5-1 en phase défensive. L’Atletico était lui dans son 4-4-2 traditionnel.

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Comment le Real a éteint l’Atletico : 

Deux grands dangers attendaient le Real dans cette finale : subir le pressing de l’Atletico et se faire surprendre par ses transitions offensives.

Pour déjouer le pressing des Colchoneros, les Madrilènes ont avant tout fait preuve de justesse et de solidarité : justesse dans les passes et sur le plan technique, solidarité pour toujours offrir des solutions au porteur de balle qui se retrouvait sous pression. En occupant bien la largeur au milieu de terrain, les Merengues n’ont quasiment jamais été mis en difficulté par les pressings déclenchés via Griezmann ou Torres côté Atletico.

Souvent intercalé entre Ramos et Marcelo, Kroos a été l’un des symboles de cette réussite madrilène. En occupant cette zone, il posait problème à 4 joueurs : Griezmann-Torres qui ne pouvaient pas toujours le couvrir, Saul qui était coincé entre lui et Marcelo et Gabi qui hésitait à sortir en raison des déplacements de Ronaldo ou Benzema dans son dos.

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Kroos s’intercale entre Ramos et Marcelo et se rend disponible « en dehors » du bloc de l’Atletico. Ramos n’a pas une mais plusieurs solutions : dès lors, difficile pour l’Atletico d’anticiper et de sortir cadrer le porteur sans savoir où le ballon peut aller ensuite.

Occuper la largeur du terrain était une chose, encore fallait-il mettre la qualité dans les transmissions pour que ce soit efficace. Or les Merengues ont rappelé sur ce match qu’ils faisaient bien partie des meilleurs techniciens de la planète. Pour aller d’un côté à l’autre et s’extirper de la pression, ils n’ont pas hésité à sauter des relais, condamnant leurs adversaires à courir et rendant plus difficile le travail de cadrage pour Griezmann et Torres.

Un constat : jamais le terrain n’avait paru aussi grand dans un match de l’Atletico cette saison.

Cette envie de contrôler le jeu au milieu de terrain s’est retrouvée dans un chiffre à l’issue de la rencontre : le Real Madrid a en effet réalisé 64% (373 sur 580) de ses passes dans le tiers central (milieu de terrain). En Ligue des Champions jusqu’à cette finale, ce chiffre ne s’élevait qu’à 49%. Objectif évident : conserver le ballon pour ne pas tomber dans les « traps » que l’Atletico pose dans sa moitié de terrain.

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Revenu à hauteur de ses défenseurs pour créer le surnombre face à Griezmann-Torres, Casemiro décale côté droit.

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Dix secondes plus tard, l’Atletico a fermé la porte sur sa gauche, mais Modric est là pour renverser à l’opposée vers Ramos, Kroos et Marcelo.

Une BBC-dépendance à double tranchant : 

Autre objectif du Real : attaquer le bloc médian de l’Atletico. Dans cette phase, l’équipe de Simeone a la possibilité de ressortir au pressing (ce que le Real a su déjouer grâce à sa qualité technique et une bonne occupation de la largeur) mais peut aussi être vulnérable car ses lignes sont plus espacées que lorsqu’il est replié devant sa surface. Pour exploiter ses intervalles, c’est évidemment la BBC qui a eu le premier rôle.

Libres de se déplacer sur tout le front de l’attaque, Bale, Ronaldo et Benzema avaient pour mission d’accélérer le jeu et de provoquer l’Atletico dans ses 40 mètres. C’est le Gallois qui s’en est le mieux sorti. A défaut d’être dangereux dans le jeu (dans la surface de l’Atletico, en 1ère mi-temps : aucun tir, 7 ballons touchés, 4 passes réussies sur 7 tentées), les Merengues ont été efficaces et dominateurs sur coup de pied arrêté (15e).

Limité en attaque, le Real s’est retrouvé dans une position idéale en marquant aussi rapidement… comme l’Atletico face au Barça ou au Bayern.

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Après un temps de conservation aux abords de la médiane, les Madrilènes cherchaient leurs attaquants dans les intervalles.

La dépendance à la BBC pour approcher les buts d’Oblak avait un autre côté positif. En laissant la responsabilité de l’attaque à trois joueurs, l’équipe n’a jamais vraiment pris le risque de se déséquilibrer. Les temps de jeu étaient très courts, ce qui faisait qu’à la perte de balle, le Real était déjà présent en nombre derrière celle-ci pour contrôler une possible contre-attaque.

C’était l’une des progressions du Real de Zidane sur les derniers mois. Son équipe a une nouvelle fois montré sa capacité à presser à la perte afin de couper les sorties de balle adverses. Certains n’ont même pas hésité à faire faute et prendre leurs cartons (Carvajal sur Griezmann, 10e – Ramos sur Carrasco, 92e) pour priver l’Atletico de ces munitions sur attaques rapides.

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Koke récupère le ballon dans les pieds de Ronaldo. L’occasion d’une transition pour l’Atletico ?

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Non, car les Merengues sont présents en nombre derrière le ballon : Modric sort mettre la pression sur le porteur et empêche la relance rapide. Dans son dos, Casemiro et Kroos peuvent contrôler les autres joueurs.

Au tour de l’Atletico de déjouer : 

En difficulté sur coups de pied arrêtés et mené au score, l’Atletico s’est retrouvé dos au mur : c’était désormais à lui de faire le jeu.

C’est même allé plus loin que ça puisque les Colchoneros ont clairement raté leur entame de match en manquant de compacité, au pressing mais aussi en attaque. Leur envie de mettre le jeu le plus rapidement possible dans le camp du Real s’est retourné contre eux. Ils se sont retrouvés sans structure pour attaquer, rendant quasi-inefficace toute forme de pressing (deuxième ballon, réaction à la perte).

Devant, Griezmann, Torres, Koke et Saul ont eu beaucoup de mal à se trouver en raison d’un mauvais positionnement dès le départ des actions. Contrairement à d’habitude, les 4 joueurs se sont parfois retrouvés sur la même ligne et sur toute la largeur du terrain au lieu de se déplacer « ensemble » afin de se retrouver dans de plus petits espaces pour combiner (et être présents à la perte du ballon).

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4ème minute de jeu : le score est encore de 0-0 mais on distingue déjà les problèmes dans l’organisation de l’Atletico, notamment les distances trop importantes entre les 4 joueurs à vocation offensive.

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Au quart d’heure de jeu, c’est toujours le même problème avec un Atletico qui occupe mal l’espace.

Il a fallu attendre une vingtaine de minutes pour voir les joueurs de Diego Simeone faire preuve de patience au milieu de terrain. Koke a été à la base de ce renouveau : laissant le couloir gauche à Filipe Luis, l’Espagnol est redescendu dans le coeur du jeu. Il offrait des solutions à Gabi et Augusto et faisait le lien avec ses attaquants.

L’Atletico a alors retrouvé une partie de ce qui fait sa force : en réduisant les distances entre eux, les joueurs ont enfin pu se retrouver entre les milieux madrilènes. A défaut de profondeur (Torres dominé…), les actions se terminaient surtout sur les côtés avec les montées de Juanfran et surtout Filipe Luis à gauche (27e).

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Au fil des minutes, l’équipe retrouve une structure offensive plus cohérente grâce aux déplacements de Koke qui prend les choses en main dans l’entrejeu. Les attaquants se trouvent enfin et peuvent combiner.

Face à ce nouvel Atletico, le Real a reculé mais finalement assez peu subi. Les Merengues ont même été dangereux en contre-attaque sur un ballon gratté dans les pieds de Koke notamment (Benzema, 32e). A la pause, 4 des 5 tirs de l’Atletico ont été tentés de l’extérieur de la surface. Et le seul réalisé à l’intérieur a été l’oeuvre de Koke alors que le score était encore de 0-0 (4e).

Néanmoins, la patience était bien la clé des Colchoneros pour revenir. Car s’il s’est montré sérieux défensivement, le Real a affiché une faiblesse : la passivité de sa première ligne. Benzema, Ronaldo et Bale faisaient les efforts pour revenir mais étaient ensuite assez passifs défensivement. Résultat, l’Atletico avait du temps pour bien se positionner et construire ses attaques.

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L’Atletico a parfois besoin de temps pour se mettre en ordre de marche vers le but adverse et occuper idéalement l’espace.

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Mais l’absence de pressing côté madrilène leur offre assez de temps pour s’organiser et trouver des solutions pour casser les lignes.

L’entrée de Carrasco, une évidence : 

A la pause, avantage Real Madrid donc. Dès la reprise, Simeone abattait la carte Carrasco en changeant en plus son système de jeu. Son équipe reprenait la rencontre en 4-1-4-1 avec Carrasco à gauche, Griezmann à droite, Torres en pointe aux avants-postes. Dans l’entrejeu, Gabi s’est retrouvé en couverture d’un Koke toujours à la baguette et d’un Saul parfois plus haut, presque dans un rôle de neuf et demi. Et comme toujours, Filipe Luis et Juanfran participaient aux remontées de balle et attaques sur les ailes.

Le jeu de l’Atletico est beaucoup plus passé par les côtés avec une structure bien plus facile à lire au moment de rentrer dans les 40 mètres madrilènes : Torres dans l’axe, Griezmann et Carrasco sur les côtés, Saul et Koke dans les half-spaces.

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Le signe de la réussite de cette organisation ? La facilité avec laquelle l’Atletico a commencé à gratter des ballons dans le camp madrilène dès les premières minutes de la deuxième mi-temps (notamment 2 dans le premier quart d’heure). Les occasions ont suivi : Griezmann sur penalty (47e), Savic sur corner (53e). Sur son aile gauche, Carrasco a apporté un pouvoir d’accélération qui manquait cruellement en première mi-temps (au total : 12 dribbles tentés pour lui sur les 25 de l’Atletico au total).

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Alors que Juanfran occupe la largeur à l’opposée, l’Atletico construit grâce à la disponibilité de Koke ou Griezmann dans les intervalles pour progresser vers le but. Autre avantage, une structure d’attaque plus compacte et qui permet des récupérations de balle rapides.

Au fil des minutes, c’est Gabi qui a pris de plus en plus de responsabilités. Alors que ses partenaires remontaient les ballons par les côtés, le capitaine colchonero arrivait en deuxième vague à la manière d’un quarterback, pour lancer ses latéraux (Filipe Luis et Juanfran) ou casser les lignes adverses.

Malgré sa position reculée, c’est bien lui qui a tenté le plus de passes dans le dernier tiers sur l’ensemble de la partie (25/36, le déchet étant dû au fait qu’il s’agissait de passes plus risquées que celles de Koke -26/32- ou Filipe Luis -26/30-). Le capitaine de l’Atletico a pleinement profité de la passivité de la première ligne du Real, évoquée plus tôt dans l’article. Une passivité qui s’est accentuée au fil des minutes.

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A l’heure de jeu, déjà beaucoup trop de liberté pour Gabi qui a plus d’une solution pour permettre à l’Atletico d’approcher la surface de Navas.

Money-time : l’Atletico revient 

En face, le Real Madrid a continué à défendre en bloc, non sans être mis en difficulté sur quelques duels perdus. Mais son vrai problème résidait dans sa difficulté à ressortir le ballon jusqu’à la BBC… Puis est arrivée la 69ème minute et une première balle de break pour Benzema. Au départ, une récupération basse et une sortie de balle orchestrée par Modric. Le Croate s’est retrouvé à la baguette d’un deuxième contre dans le dernier quart d’heure (77e), terminé sur une triple occasion pour les Merengues.

Deux minutes plus tard, Carrasco égalisait sur un service parfait de Juanfran, bien lancé par Gabi depuis son fauteuil devant le rond central (79e). Vers un scénario opposé à la finale de 2014 ? Possible car le Real a effectué tous ses changements alors que Simeone a encore deux cartes à abattre durant les prolongations.

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Avant le but, Gabi a tenté à plusieurs reprises d’alerter Juanfran (couvert par Bale sur cette séquence).

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Sur le but, le latéral fausse compagnie à Marcelo et Isco.

Mais plutôt qu’une équipe sur une autre, c’est bien la fatigue qui a pris le dessus par la suite. Au lieu d’accentuer la pression après le but marqué, l’Atletico a retrouvé son système de jeu habituel. Il s’est mis à attendre un Real qui n’était plus en mesure d’attaquer (Bale, Ronaldo « cramés »). La réciproque était aussi vraie avec avec un Real qui n’a plus été inquiété exceptée une reprise au premier poteau de Torres sur un nouveau centre de Juanfran (82e).

Seuls les coups de pied arrêtés ont été sources d’occasions dans les prolongations, avec toujours le même avantage pour le Real Madrid même si la perte de Toni Kroos pour les frapper a eu des conséquences sur leur qualité.

Conclusion : 

Pour arriver jusqu’à la finale, l’Atletico avait fait « déjouer » le Barça et le Bayern, équipes de possession par excellence. Toujours en reconstruction, le Real Madrid ne pouvait pas faire mieux que ces deux victimes des Colchoneros en prenant la possession du ballon. Pour gagner, il lui fallait donc à son tour faire déjouer l’Atletico. Comment ? En évitant son pressing et ses pièges et en réduisant les risques de déséquilibre.

Pour cela, il s’est appuyé sur ses deux grandes forces : un effectif de très haut niveau sur le plan technique et trois joueurs capables à eux seuls de créer le danger et des opportunités, auxquelles il faut ajouter une supériorité assez impressionnante sur coups de pied arrêtés.

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6 réponses

  1. Guillaume Laurent dit :

    J’ai l’impression que l’ATM a manqué de banc, la saison a été longue… Autant c’est plus facile face aux deux FCB, autant une autre équipe de contre leur donne moins de possibilité en phase offensive, seule des cartouches sur le banc pouvant aidées en fin de match…

  2. Incontestablement, Zidane a fait preuve d’un pragmatisme intéressant et justifié. Tel un Ancelotti, qui sait s’adapter et contrer ses adversaires, annihiler leurs points forts. Plus un soupçon de Heynckes (quand le Bayern avait écrasé 3-0 le Barca chez lui en demi-finale) quant à l’utilisation de la largeur et les transversales assassines pour une phase de transition accélérée de la défense aux solistes de l’attaque, forts en un contre un (vitesse, dribble).

  3. Rob Bayto dit :

    Merci pour cette analyse,

    Combien de fois vous a t-il fallu de visionnage du match pour réaliser une analyse ce match ?

  4. Former-Emile dit :

    L’impact de Koke dans le cœur du jeu s’était déjà fait ressentir contre le Bayern à l’entrée de Carrasco. On tient bien là le joueur clé de cet Atletico depuis des années, pour ce qui est de la polyvalence de l’équipe.

  1. 3 mai 2017

    […] vérité, ce match a fait écho à la dernière finale de Ligue des Champions qui a opposé les deux équipes. Ce jour-là, le Real Madrid ne s’était imposé qu’aux tirs au […]

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