Juventus 1-3 Barcelone, l’analyse tactique

Pour la 4e fois d’affilée (2006, 2009, 2011), le Barça s’est imposé en finale de Ligue des Champions. Mis sur de bons rails par l’ouverture du score de Rakitic, les Catalans ont toutefois été inquiétés par une Juve qui n’a pas démérité malgré cette entame difficile. Après la pause, les Bianconeri ont même fait jeu égal avec leurs adversaires, qui s’en sont remis à S, N et M pour aller chercher la victoire.

Les compos :

Aucune surprise à signaler d’un côté comme de l’autre : les 22 joueurs qui débutent sont les 22 attendus. Plus tôt dans la semaine, le forfait de Chiellini avait levé les incertitudes qui existaient concernant le système qu’allait employer la Juventus. C’est donc avec le 4-4-2 utilisé face au Real Madrid que les Turinois débutent cette finale.

Une minute turinoise, un but catalan : 

Et comme face aux Madrilènes, les Turinois rentrent très bien dans leur match grâce à 2 séquences de pressing réussies dans la moitié de terrain du Barça. Pressé par Tevez, Mascherano rate un dégagement et offre une beau ballon de récupération à Marchisio mais la Juve n’en profite pas (1e). Quelques secondes plus tard, l’Argentin concède un corner sous la pression adverse mais là encore, le Barça n’est pas mis en danger.

Comme prévu, le losange de la Juve quadrille bien la moitié de terrain tant que les Catalans jouent court : sur les côtés, Marchisio et Pogba complètent le travail de Vidal, Tevez et Morata en première ligne en sortant sur les latéraux adverses. En revanche, dès que le porteur parvient à « sauter un relais », cela se complique. Le Barça se tire de ce mauvais pas grâce à un changement de jeu de la droite vers la gauche.

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Dès la 1ère minute de jeu, un mauvais dégagement de Mascherano offre une belle opportunité à la Juventus mais celle-ci n’en profite pas.

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Pour se défaire du pressing de la Juve, le Barça doit jouer plus long et sauter des relais : soit grâce au jeu au pied de ter Stegen, soit en fixant d’un côté pour renverser de l’autre et ainsi provoquer le repli des Turinois dans leur moitié de terrain.

Sur leur première incursion dans la moitié de terrain italienne, les Catalans ouvrent le score par l’intermédiaire de Rakitic (4e) à la conclusion d’un superbe mouvement collectif (lire : Juventus 1-3 Barcelone, l’analyse du premier but). Réputée pour sa solidité, la Juve craque sur sa première phase défensive du match. Mais pourquoi ?

Une Juve inefficace à la récupération : 

Une fois repositionné dans son 4-4-2 à plat, le bloc-équipe turinois attire comme prévu le Barça sur les côtés. A gauche comme à droite, les latéraux catalans (Daniel Alves, Jordi Alba) sont laissés libres afin de mieux bloquer Messi et Neymar. Lorsque ces derniers reçoivent le ballon sur les côtés, ils se retrouvent face à deux joueurs : Pogba et Evra pour le premier, Marchisio et Lichtsteiner pour le second.

La prise à deux doit permettre trois choses : d’abord compliquer la tâche du dribbleur puis le contraindre à jouer en retrait. En clair : stopper la progression du Barça. C’est là que Vidal entre en scène dans les premières minutes de jeu : le Chilien ressort de la ligne de quatre dès que le Barça ne parvient plus à avancer et tente d’embarquer le reste du bloc avec lui. Un comportement qu’il a déjà sur la première séquence de possession du Barça (à 0-0) et qu’il maintient après que son équipe soit menée au score.

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Lichtsteiner et Marchisio repoussent Neymar. Vidal réagit à la passe en retrait en ressortant sur Iniesta pour tenter de reformer le losange.

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Schéma similaire de l’autre côté avec Evra et Pogba très proches l’un de l’autre face à Messi.

Mais Vidal se montre inefficace dans ses sorties : tacles dans le vide (0/4 dans le premier acte) et fautes à répétition (5 fautes dans les 25 premières minutes de jeu) rythment sa première mi-temps. Sans un Vidal pour permettre la remontée du bloc, la Juve est obligée de subir dans sa moitié de terrain, d’autant que le losange laisse des espaces sur la largeur. Au lieu de jouer pour récupérer le ballon, elle doit se résoudre à contenir les assauts adverses.

Résultat de ce rapport de force, sa ligne de récupération est extrêmement basse. Sur la première période, la Juve récupère deux fois plus de ballons dans son quart défensif que dans toutes les autres parties du terrain (12 dans ses 25m, contre 7 dans les 75 autres, voir ci-dessous).

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La Juve se heurte au problème Messi (cf. tacles manqués en orange). Le Barça s’installe dans son camp, et la force à défendre très bas. Il n’y a que lorsqu’elle parvient à maintenir son bloc assez haut sur le terrain que la Juve peut récupérer le ballon.

Le Barça et son pressing à la perte : 

En forçant la Juve à jouer très bas, le Barça se facilite la tâche à la perte du ballon. Les Blaugranas réagissent sur chaque turnover, leur pressing est efficace et force les Turinois à se dégager, facilitant de fait leur propre récupération. La plupart du temps, les ballons reviennent donc vite dans les 30 derniers mètres adverses, permettant aux Catalans d’augmenter la pression sur une défense qui doit être de plus en plus concentrée (deux occasions suite à des récupérations hautes : Daniel Alves, 12e + Suarez, 40e).

Alves vient de perdre le ballon en l'envoyant dans la surface... Mais le Brésilien réagit très vite et est déjà au contact de Pirlo pour l'empêcher de se retourner.

Alves vient de perdre le ballon en l’envoyant dans la surface… Mais le Brésilien réagit très vite et est déjà au contact de Pirlo pour l’empêcher de se retourner.

Les éléments qui ont maintenu la Juve dans le match : 

Sur quelques séquences, la Juve fait tout de même parler sa qualité de sorties de balle en parvenant à mettre Morata ou Tevez dans de bonnes conditions. L’Espagnol se retrouve à l’origine d’une belle occasion en contre-attaque, assurant un raid solitaire sur une soixantaine de mètres avant de servir Vidal qui voit sa frappe fuir le cadre de ter Stegen (8e). D’autres situations suivent et permettent notamment à la paire Pogba-Evra de se mettre en valeur. Le premier signe un centre dangereux vers Tevez, renvoyé de justesse en corner par la défense catalane (20e).

Grâce à son ouverture du score rapide, le Barça gère aussi ses efforts. Si le ballon n’est pas rapidement récupéré, l’équipe se repositionne au milieu de terrain : Suarez se retrouve dans la zone de Pirlo devant une ligne de cinq joueurs et un axe très compact comme d’habitude. La surprise tient dans le comportement de Suarez, qui ne déclenche pas – ou plutôt moins que d’habitude – le pressing sur les passes en retrait (diminué physiquement ? individuelle sur Pirlo ?). Ce travail revient plus à ses partenaires (Iniesta-Rakitic qui suivent les décrochages des milieux adverses, ou Messi-Neymar).

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Elément-déclencheur du pressing du Barça habituellement, Suarez est beaucoup plus souvent resté dans la zone de Pirlo. Les joueurs chargés de sortir sur les défenseurs turinois étaient donc ceux qui l’encadraient. Partant de plus loin, ils devaient toutefois attendre le moment opportun pour sortir, ce qui a permis à la Juve de s’offrir plusieurs séquences de possession.

Le 18e minute marque un tournant dans ce match : la Juve réalise sa première véritable séquence de possession de la partie. Comme face au Real Madrid, la circulation de balle est rapide et les milieux (Marchisio, Vidal) se positionnent intelligemment pour se rendre disponibles à Barzagli, Pirlo et Bonucci qui se chargent de la première passe. Lorsqu’elle parvient à déjouer le premier pressing adverse, la Juve ouvre ensuite le jeu à gauche avec les montées de Pogba et Evra.

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La Juve attaque côté gauche en première mi-temps : Pogba et Evra sont à la base des mouvements dans le camp adverse.

A défaut de créer le danger dans la surface de ter Stegen, les centres des Français offrent des deuxièmes ballons intéressants à jouer pour les Turinois : Marchisio tente sa chance à deux reprises, sans toutefois trouver les filets adverses (25e). Le retour du jeu dans la moitié de terrain barcelonaise permet aussi à la Juve de remettre en place le pressing vu en tout début de partie. Avec pour résultat une situation sauvée de justesse par Alba alors que Pogba est servi à l’entrée de la surface (35e). Bref, les débats s’équilibrent jusqu’à la pause, et le Barça commence déjà à s’en remettre à ses individualités (Suarez, 39e) pour créer le danger sur les buts de Buffon.

La Juve bloque la possession catalane : 

Au retour des vestiaires, la Juve tente de rester haut face aux sorties de balle catalanes. Un élément-clé pour signaler ce changement d’attitude, les latéraux catalans n’ont plus autant d’espaces qu’en première mi-temps, où ils pouvaient servir de soutien à Messi et Neymar lorsque ces derniers étaient dans les prises à deux turinoises. Marchisio et Pogba restent désormais le plus souvent sur Alba et Alves. Les chiffres parlent d’eux-mêmes puisque les latéraux catalans reçoivent deux fois moins de ballons qu’en première mi-temps (50 / 23 pour Alves, 39 / 19 pour Alba). Idem pour Busquets, 3e garant de la possession catalane, qui passe de 37 ballons touchés à 17.

Ce pressing des Bianconeri met aussi ses défenseurs dans des positions plus délicates, multipliant les situations de un-contre-un face à Messi, Suarez ou Neymar. Comme face au Bayern, la triplette se met en route quand l’adversaire décide de jouer plus haut et lance un premier avertissement sur une action à trois superbe conclue par un tir de Messi (51e). Mais c’est la Juve qui est récompensée de son engagement depuis la reprise : son pressing très haut permet à Lichtsteiner de gratter un ballon dans les pieds de Neymar. Relayé par Marchisio, le Suisse poursuit son action dans le camp adverse et sert Tevez. Ter Stegen repousse mais Morata suit et égalise (55e).

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Finies les prises à deux sur Neymar côté gauche, désormais Marchisio se concentre sur Jordi Alba. Depuis l’axe, Vidal s’occupe lui des soutiens qui se présentent aux deux joueurs de couloir adverses.

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Avant la récupération de Lichtsteiner, le pressing turinois force une relance difficile de Daniel Alves.

Barcelone : moins de possession = moins de pressing

C’est la suite logique du début de mi-temps réussi par la Juventus. Le Barça n’a pas le temps de s’installer dans la moitié de terrain turinoise (Alba, Alves, Busquets désormais sous pression constante) : conséquence, son pressing à la perte est beaucoup moins efficace, voire inexistant. La Juve en profite, alternant relances longues par Buffon et jeu court pour sortir de son tiers défensif. Dès qu’elle approche la ligne médiane, elle joue plus long afin d’exploiter les espaces dans le dos de la défense catalane (toujours alignée très haut) ou renverser le jeu.

Le Barça se retrouve obligé de défendre en reculant, et n’est pas à l’aise dans ses situations. Il faut attendre l’heure de jeu pour le voir réagir dans la foulée d’Iniesta. Le capitaine est en effet le premier à déclencher un pressing depuis le milieu de terrain, entraînant avec lui le reste de son bloc (61e). A l’aise techniquement et en confiance après l’égalisation, la Juve parvient toutefois à s’en sortir et se crée même deux autres occasions par l’intermédiaire de Tevez (63e) et Pogba (65e). Bref, la formation d’Allegri a réussi à rééquilibrer les débats.

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Si le Barça ne peut plus autant presser à la perte, il doit aller chercher plus haut la relance turinoise. Iniesta déclenche la séquence en sortant sur Barzagli.

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Derrière lui, c’est tout le bloc du Barça qui réagit : Neymar et Busquets vers Lichtsteiner et Vidal-Pirlo, Suarez sur la passe latérale Barzagli-Bonucci.

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Spectateur au départ de l’action, Messi bloque le couloir gauche face à Evra. Rakitic fermera ensuite le côté dans le dos de Pogba pour permettre la récupération du ballon (touche).

Le tournant du match : 

Mais c’est bien le Barça qui reprend l’avantage quelques minutes plus tard. Il suffit d’un Pogba légèrement dépassé par Alves pour que l’action du 2-1 se lance. Rakitic récupère la balle face à un Pirlo en phase de recul. Le Croate sert Messi qui accélère dans la moitié de terrain turinoise et mène l’action jusqu’à son terme. Son tir est repoussé par Buffon mais, comme Morata quelques minutes plus tôt, Suarez suit la frappe de son coéquipier argentin et redonne l’avantage à son équipe (67e).

L'origine du 2e but du Barça : Pogba est devancé par Alves sur une relance de ter Stegen.

L’origine du 2e but du Barça : Pogba est devancé par Alves sur une relance de ter Stegen. Rakitic et Pirlo sont à proximité du ballon mais l’Italien n’essaie pas d’aller le chercher, de peur d’être devancé. En reculant, il ne pourra pas empêcher le Croate de servir Messi, qui fera le reste…

Après ce but, Barcelone ne relâche plus son travail de harcèlement pour gêner la relance turinoise. Le match s’emballe avec des situations qui se multiplient des deux côtés : côté Juve, le danger vient quand elle se défait du premier pressing catalan ; côté Barcelone, il suffit de Messi, Suarez ou Neymar soient trouvés pour qu’une attaque se mette en place. Iniesta se montre aussi très inspiré dans la moitié de terrain adverse jusqu’à sa sortie (remplacé par Xavi, 78e).

Le dernier quart d’heure voit la Juve jeter ses dernières forces dans la bataille mais les occasions ne viennent que sur coups de pied arrêtés (Pogba, 79e) ou sur des tentatives à mi-distance (Marchisio, 89e – Tevez, 92e). Une exception à cela, l’entrée de Llorente (85e) qui offre un point d’appui au contact de la défense barcelonaise. Pereyra est tout près de profiter de l’une de ses remises (87e) mais il ne parvient pas à reprendre le ballon dans la surface barcelonaise. Côté catalan, les occasions sont plus rares (Piqué, 82e) mais le dernier mot leur reviendra. Comme face au Bayern, Neymar clôture la marque sur un contre au bout des arrêts de jeu (97e).

Conclusion : 

La victoire de Barcelone vient conclure de la plus logique des manières cette édition 2014-15 de la Ligue des Champions. La meilleure équipe depuis le début du printemps a fini par triompher. Dominateurs en première mi-temps, les Catalans ont su tirer profit des espaces offerts par le losange turinois, notamment grâce aux changements de jeu orchestrés par Messi durant la première mi-temps (cf. 1er but). Leur pressing à la perte a ensuite étouffé la Juve qui n’a pu répondre que ponctuellement jusqu’à la pause.

Beaucoup plus équilibrée – et rythmée -, la deuxième mi-temps a vu la Juve redoubler d’efforts pour rivaliser avec le Barça. Son pressing lui a permis de réduire le nombre de passes effectués par les Catalans (Busquets, Alba, Alves…) et de rééquilibrer la possession : de 69/31 en première mi-temps en faveur du Barça, celle-ci est passé à 53/47 après la pause. Moins maîtres du ballon, les Blaugranas ont eu plus de difficulté pour contenir les sorties de balle turinoises. Mais leur défense a finalement tenu, laissant assez de temps à leurs individualités pour retrouver la faille et prendre définitivement l’avantage.

 

 

 

 

 

 

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3 réponses

  1. Fiscal dit :

    Complètement hors-sujet mais j’y tiens : suite à une interview proust-balle, j’ai finalement compris où j’avais entendu ce nom auparavant. Pour la citation, c’est « Le succès est une conséquence et non un but » de Gustave Flaubert.
    Comme quoi, ça peut servir de se perdre sur le net. Deux fois.

  2. Fiscal dit :

    Concernant le match, il faut souligner la grande différence tactique entre Barcelone et la Juve. Le Barça joue le +1, un coup d’avance sur l’échiquier. La Juve a joué sans savoir à quoi s’attendre et n’a percé les lignes que lors des petites phases de « révolte ». Se révolter contre le Barça, c’est signer pour deux buts en contre minimum. Tous les jeux tactiques se jouent de cette façon, celui qui voit un coup plus loin gagne. Les deux équipes sont de même niveau ou presque pour moi, la différence se fait sur le coaching et l’envie. La Juve a commencé le match en se disant c’est une finale, on se fait ça aux pénos, on a les poumons pour. Mais non, des fois ça se joue à l’envie. Les turinois n’en ont pas manqué, mais uniquement quand ça sentait mauvais. Petite note personnelle, très déçu par Pirlo, un peu vieux d’accord mais peu enclin à éviter ses propres larmes. Marchisio a été énorme, Pogba a suivi le rythme de l’équipe. Finalement le match était plié à 1-0 vu l’engagement des italiens sur le match.

  3. franz dit :

    Si je comprends bien ton analyse, complété par le vite lu ‘histoire de dribble et tacle’, le problème en début de première mi-temps a été le choix fait de prendre à deux le dribbleur (aillier) en laissant le lateral libre ?

    Ce qui n’a pas permis à vidal, entre autre, de couper le changement de côté efficacement (tacles ratés + fautes), de recupérer des ballons haut et ainsi de remonter le bloc turinois.

    Ce choix était dicté je suppose par les qualité de messi ET neymar. Mais quand la prise à deux c’est arrêter, en ont-ils profité ?

    Merci pour ton blog
    Franz

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