France : dernier point tactique avant l’Allemagne

Roumanie, Albanie, Suisse, Irlande et Islande. L’équipe de France ne pouvait pas rêver meilleur parcours pour rallier le dernier carré de l’Euro. Des quatre demi-finalistes, ce sont bien les joueurs de Didier Deschamps qui ont pris la voie royale.

S’ils se sont faits peur l’espace d’une mi-temps contre l’Irlande, ils ont eu le mérite de se rendre le match facile face à la surprise du tournoi en quart de finale. Malgré un début de rencontre poussif, – une constante d’ailleurs depuis le début du tournoi – les Français ont fait preuve d’un réalisme aussi froid que le climat islandais pour mener 2-0 après seulement 20 minutes. Ensuite, ce fut une démonstration de réalisme et de talent pour mettre fin à tout suspense en l’espace de 45 minutes… avant de communier avec le Stade de France.

Pogba et Griezmann s’installent : 

En l’espace de deux mi-temps contre l’Irlande (2ème) et l’Islande (1ère), les Bleus ont inscrit 6 buts (2 contre l’Irlande, 4 contre l’Islande) sans en encaisser. Ce sont ces deux périodes de 45 minutes qui ont permis de poser les nouvelles fondations des Bleus en 4-2-3-1. Et sans surprise, Paul Pogba et Antoine Griezmann se retrouvent à la proue et à la poupe du vaisseau français.

L’évolution la plus marquante est celle de Paul Pogba. Durant la phase de poules, son rôle au sein de cette équipe de France avait été au centre de toutes les discussions. Axe gauche ou axe droit ? Certains avaient même remis son statut en question. Dans une équipe de France privée de relance, c’est finalement dans la position du milieu le plus reculé que le joueur de la Juventus s’est mis à rayonner. Là où les Bleus manquaient le plus de talent depuis le début du tournoi, Pogba s’est révélé.

En plus d’apporter enfin un peu de qualité à la relance bleue, « la Pioche » est devenu le garant de l’équilibre de l’équipe. Sur les deux matchs face à l’Irlande et l’Islande, il a récupéré à lui seul 21 des 85 ballons gagnés par l’équipe de France (près d’un ballon sur 4). Preuve de son énorme volume de jeu, le deuxième Français dans l’exercice se nomme Blaise Matuidi mais est très loin derrière (12 ballons récupérés sur les deux rencontres).

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Les 21 ballons récupérés par Paul Pogba contre l’Islande et l’Irlande.

Relanceur et point d’équilibre, deux rôles responsabilisants que Pogba a endossé avec le costume du patron. C’est la 3ème partie de sa nouvelle panoplie : ce nouveau poste le met au coeur du jeu des Bleus et en fait un point de référence, en témoignent son activité sur les deux rencontres (120 ballons touchés à cheval sur les deux mi-temps réussies par les Bleus : 2ème contre l’Irlande, 1ère contre l’Islande). Il se déplace énormément pour demander le ballon, diriger la manoeuvre, repositionner et remotiver ses partenaire. Bref, le nouveau boss.

Plus haut sur le terrain, Antoine Griezmann a lui aussi profité du changement de système opéré à la mi-temps du match contre l’Irlande pour retrouver des couleurs et ses repères de l’Atletico Madrid. Ses déplacements entre les lignes offrent des solutions qui permettent aux Bleus de progresser sur le terrain et sa technique en mouvement lui permet de faire jouer ses partenaires, Payet en priorité mais aussi Sissoko.

Passes reçues, données et destinataires favoris d'Antoine Griezmann face à l'Islande.

Passes reçues, données et destinataires favoris d’Antoine Griezmann face à l’Islande.

C’est là que se situe le plus grand motif d’espoir pour cette équipe de France. Lorsque la relance est de qualité, les enchaînements aux avants-postes le seront aussi grâce aux talents de Griezmann et Payet. Au quatuor offensif, il faut aussi ajouter les incursions de Matuidi qui, s’il reste limité pour créer aux côtés de Pogba (malgré une superbe passe décisive contre l’Islande), a toujours cette capacité à s’insérer dans les 30 derniers mètres pour déséquilibrer le bloc adverse.

Toujours les mêmes défauts : 

On ne peut dès lors que regretter (à nouveau) que la relance française soit toujours aussi poussive, avec des défenseurs toujours autant déresponsabilisés. Titularisé en défense centrale face à l’Islande, Samuel Umtiti a suivi les consignes de son sélectionneur en « jouant simple » et en ne prenant quasiment aucun risque. Au final, 100% de passes réussies mais aucun apport dans le jeu si ce n’est une séquence en toute fin de premier quart d’heure.

Le problème de cette frilosité des défenseurs, voulue par Deschamps, c’est qu’elle ralentit considérablement la mise en place des attaques. Avec un Matuidi peu à l’aise dans ce rôle de relanceur, les Français deviennent ultra-dépendants de Pogba ou des décrochage de Payet pour progresser sur le terrain. Et en attendant que ces derniers se rendent disponibles afin de trouver la position idéale et aller de l’avant, l’équipe enchaîne les passes « inutiles » dans sa moitié de terrain.

Si cela n’a pas posé de problèmes face à l’Irlande ou l’Islande, qui attendaient les Bleus dans l’entrejeu, cela risque d’être beaucoup plus compliquée face à l’Allemagne. Elle a beau se méfier, la sélection de Joachim Löw sera évidemment moins passive face à la relance française. Qui plus est, les déplacements de Pogba et Matuidi sur toute la largeur, à la recherche d’espaces pour relancer, peuvent mettre en danger la structure offensive de l’équipe. En d’autres termes, le risque en cas de perte de balle pourrait vite se payer cash face à la vitesse des transitions allemandes.

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Pogba a plusieurs solutions devant lui, mais si la balle est perdue, les distances entre les joueurs sont bien trop grandes pour pouvoir réagir et éviter la transition adverse.

Une défense toujours sans référence 

L’activité allemande face à la possession française sera l’une des clés de la partie, mais son jeu de position le sera bien plus vu la physionomie attendue de la rencontre. Offensivement, moins les Bleus ont le ballon, mieux ils se portent et ils l’abandonneront volontiers à la Mannschaft jeudi soir. Objectif annoncé : resserrer les lignes derrière, bien défendre et frapper rapidement avec Giroud, Griezmann, Payet et les projections des milieux de terrain.

S’il peut permettre de jouer sur les qualités de plusieurs éléments en contre-attaque (Griezmann, Payet en tête), ce projet de jeu ne pourra pas non plus tenir face à l’armada allemande sans une défense de qualité. Le théorème est simple : sans efficacité derrière, pas de ballons de récupération ; sans récupérations, pas de contres à jouer. Or depuis le début de l’Euro, il est difficile de déceler une quelconque sérénité dans les performances défensives des Bleus.

Prenons simplement les débuts de match. Contre la Roumanie et la Suisse, Hugo Lloris a été mis à contribution d’entrée sur coups de pied arrêtés. Face à l’Irlande et l’Islande, même chose avec un penalty concédé et des moments de flottement dans la défense bleue qui auraient pu profiter aux Islandais. A la demi-heure de jeu, les Bleus menaient 2-0 mais les deux équipes étaient à égalité en terme de tirs tentés (4), même depuis l’intérieur de la surface de réparation (2 chacun). Au total, ils ont fini la partie contre l’Islande avec 5 tirs concédés dans leur propre surface.

Une statistique qui tranche avec le bilan du premier tour des Bleus : Hugo Lloris était sorti de ses trois premières rencontres sans avoir concédé le moindre tir dans le jeu depuis l’intérieur de ses 16 mètres. Cela n’avait pas empêché le portier français d’être décisif à plusieurs reprises, avant de sauver les siens du 2-0 face à l’Irlande quelques jours plus tard.

Au-delà de ces cas précis, les Expected Goals (via Michael Caley) sont un bon indicateur du fossé qui sépare la France de l’Allemagne. Après 5 matchs, l’équipe de France affiche un bilan de 8,6xGp en attaque et 3,6xGc en défense pour 10 buts marqués et 4 encaissés (en légère réussite devant). De son côté, la Mannschaft pointe à 10,1xGp et 1,9xGc pour 7 buts inscrits (sous-régime) et 1 seul encaissé. Petit avantage à l’Allemagne donc, avec une différence de +8,2 contre +5 pour la France… Mais surtout, attention les yeux si la sélection de Joachim Löw atteint son rythme de croisière devant le but de Lloris.

4-3-3, le choix de la raison ? 

Vient alors la grande question alors que la rencontre approche. Quelle est la meilleure option pour l’équipe de France pour faire face à l’armada allemande ? Le 4-2-3-1 a certes obtenu des résultats face à l’Irlande et l’Islande, il n’a aucune référence face à une grande nation. En plus, il ne s’est pas montré intraitable face à deux adversaires de faible niveau.

Les habitudes de Matuidi pourraient aussi être dangereuses pour l’équilibre de l’équipe. Dans ce système, le milieu de terrain parisien se retrouve aux côtés de Pogba, mais a gardé ses habitudes de relayeur dans un milieu à 3 sur certaines séquences. Résultat, un abandon de poste qui aurait pu profiter aux adversaires des Bleus, d’autant plus que son ailier (Dimitri Payet) est loin d’avoir les réflexes d’un Sissoko lorsqu’il s’agit de compenser les sorties d’un partenaire.

Bref, le 4-3-3 apparaît clairement comme le choix le plus logique pour le sélectionneur, même si cela contraint de sacrifier Griezmann. De toute façon, les Bleus auront moins le ballon et l’attaquant de l’Atletico aura sans doute la liberté d’attaquer les espaces comme bon lui semble pour mettre en danger l’équilibre allemand.

La vraie question concerne les hommes qui occuperont les trois postes du milieu de terrain. Pogba a pris ses responsabilités dans le rôle du joueur le plus reculé de ce trio et il serait étonnant qu’il change à nouveau de place. Reste à connaître l’identité des deux joueurs pour l’accompagner : si Matuidi sera forcément de la partie, la dernière place se jouera entre Kanté et Sissoko, soit le meilleur Français de la phase de poules ou le meilleur soldat de Deschamps depuis sa prise de fonction.

Pas de style si ce n’est la gagne

Même si l’Allemagne sera diminuée par les absences de Hummels, Khedira et Gomez, elle sera évidemment la grande favorite de la demi-finale de jeudi soir. Les Bleus ont fait le plein de confiance, mais le choc thermique qui les fera passer de l’Islande à l’Allemagne pourrait être violent. Le premier quart d’heure sera capital au vu de leurs mauvaises habitudes depuis le début du tournoi : les Allemands ne pardonneront pas comme l’Islande ou la Roumanie avant eux. En revanche, plus le match avancera et plus l’exploit sera possible pour des Français qui ont pris l’habitude de mieux finir les matchs que leurs adversaires.

La victoire, c’est de toute façon la seule chose qu’il faut espérer pour cette équipe de France et pour Didier Deschamps. Car à part un résultat final positif, il sera difficile de tirer un quelconque enseignement de cet Euro sur le plan du jeu. Certes, Pogba, Griezmann (voire Payet) se sont affirmés à tour de rôle, mais c’est dans la logique des choses au vu de leurs progressions en club : le moment était venu pour eux de prendre les rênes de l’équipe de France.

C’est collectivement que le bât blesse quelque soit le résultat final : il sera compliqué de tirer un « modèle » de cette équipe tant le staff a semblé naviguer à vue tout au long du tournoi. De ce point de vue, le chantier restera grand lorsque l’on compare l’Euro de l’équipe de France à celui de l’Allemagne, de l’Italie, du Pays de Galles ou même de la Hongrie, qui ont développé différents plans de jeu et s’y sont tenus tout au long de la compétition.  On pourrait même aller jusqu’à se demander si une victoire ne serait pas néfaste sur le long terme pour un football français qui a déjà pris du retard sur le plan tactique par rapport à ses voisins (Espagne, Allemagne, Italie).

« Le succès n’est pas l’objectif, c’est la conséquence » répétait à l’envie Reynald Denoueix. En cas de victoire finale des Bleus, on pourrait lui opposer le théorème Deschamps : « le succès reste l’objectif, et peu importe les conséquences. » Début de réponse jeudi soir.

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7 réponses

  1. Pierre Lafontaine dit :

    Bonjour,
    Merci pour cet article intéressant. Ce gardien de but m’a beaucoup surpris lors de cet Euro 2016. Il a sauvé son équipe à plusieurs reprises, ce qui démontre que son âge n’est pas un handicap. On le verra peut-être l’Euro prochain.

  2. Pierre Lafontaine dit :

    oops!! mauvais commentaire sur le mauvais article

  3. Sigsie dit :

    Article très intéressant. La conclusion encore plus.
    Merci!

  4. Pierre Lafontaine dit :

    Salut,
    La France a bien fait de garder la même formation utilisée face à l’Islande lors des quarts de finale. Les champions du monde sont très bons tactiquement, mais on a une équipe qui a su leur jouer des tours.Nos défenseurs étaient solides et bien organisés pour contrer les attaques des Allemands.

  5. Franchini dit :

    Excellent article! Même si on peut aussi considérer qu’en foot, ce qui est beau, c’est qu’il y a autant de manières de gagner et de jouer qu’il y a d’équipes. Y compris l’absence de jeu! C’est le mystère de ce sport, où le meilleur ne gagne pas forcément.
    Cela dit, d’accord avec la conclusion, car je préfère quand même quand il y a un projet de jeu. Le foot est un spectacle avant tout.

  6. Le Leo dit :

    Toujours étonné de lire que Pogba est un bon joueur .
    Analysons la finale contre le Portugal . Il évite de prendre des risques redonne systématiquement le ballon à celui qui lui a passé . De très rares ballon dans la profondeur (un peu plus en deuxième mi temps )
    Ces passes mettent très souvent en difficultés ces partenaires .
    Le pire c est qu’il empêche d accélérer le jeu Force ces coéquipiers à redescendre chercher le ballon. Et leurs fait courir plus que de raisons .

    Alors oui de temps en temps une inspiration une balle profonde .un geste technique mais dans l ensemble ‘regarder un peu ces passes molles imprécises sur les joueurs autour de lui
    Vous allez me dire que de grands entraîneurs le veulent MU . Que ces statistique de ballons touchés impressionnant ;;;;;;mais sur si quand on te fais la passe tu la redonne &celui qui te la passe qui te la redonne ça fait du toucher de ballon
    Pour moi c est l exemple typique de ces joueurs qui font beaucoup de vent .
    Il a évidement du potentiel évidement ce n est pas un nul mais il est surclassé regarder bien son match de final France Portugal compter le nombre de ballons inutiles qu’il a générer
    Et répondez moi

  1. 6 juillet 2016

    […] France : Dernier point tactique avant l’Allemagne | Chroniques Tactiques (Florent Toniutti) […]

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