Les trois clés du triomphe espagnol

L’Italie avait pourtant des armes à faire valoir : sa défense, la paire Pirlo-De Rossi, sa capacité à mettre la pression et empêcher son adversaire de tenir le ballon… Mais malgré cette belle palette tactique, l’issue de cette finale ne dépendait que du niveau de l’Espagne. Et après avoir traversé la compétition sans forcer, la Roja a élevé son niveau de jeu pour écraser la concurrence. Car si l’Italie n’a pas été heureuse avec deux blessures, l’Espagne semblait intouchable, même à onze contre onze.

Le pressing :

Lors des tours précédents, l’Angleterre et l’Allemagne n’étaient pas parvenus à résoudre l’équation posée par le positionnement de Pirlo et sa complémentarité avec De Rossi. En quart de finale, les Anglais avaient payé leur incapacité à gérer les déplacements du Romain. Le non-repli des attaquants avait aussi libéré Pirlo de tout marquage dès lors que l’Italie s’installait dans le camp adverse. De leur côté, les Allemands avaient manqué d’agressivité dans l’entrejeu, laissant trop d’espaces au Turinois qui pouvait ainsi orienter le jeu sur les côtés afin de contourner un milieu allemand qui avait bien bloqué l’axe. Apprenant sans doute de ces deux échecs, l’Espagne a su limiter l’influence des deux milieux italiens en mettant en place un pressing qui mettait tous ses joueurs à vocation offensive à contribution (à l’inverse de l’Angleterre et de l’Allemagne).

De l’entrejeu, Xavi sortait en pointe du pressing pour disputer le ballon à Pirlo et le suivre lorsqu’il décrochait à hauteur de ses défenseurs centraux. Devant lui, Fabregas était lui chargé de gêner ces derniers dans leurs transmissions. Une fois les premières passes réussies côté italien, les deux hommes se repliaient sur la même ligne, restant dans la zone de Pirlo afin de couper sa relation avec Montolivo. Sur les côtés, Iniesta et Silva étaient chargés de se positionner sur les lignes de passes à destination des latéraux. L’objectif du quatuor offensif espagnol était d’empêcher Pirlo de trouver ses partenaires dans la profondeur. En le forçant à jouer dans la latéralité, ils l’ont empêché d’accélérer le jeu et de lancer les actions italiennes.

A partir du moment où les latéraux italiens devaient évoluer sur la même ligne que leur milieu de terrain pour se rendre disponibles, ce plan était d’ores et déjà une réussite. Le ballon n’accélérait pas après les passes de Pirlo et le bloc espagnol pouvait tranquillement coulisser pour aller presser dans les couloirs. Complément parfait de Pirlo lors des matchs précédents, De Rossi subissait lui le pressing de Xabi Alonso dès qu’il décrochait pour participer au travail de relance. Busquets évoluait lui en couverture, réagissant aux déplacements de Marchisio ou Montolivo. Derrière lui, l’arrière-garde de la Roja n’avait plus qu’à ramasser les miettes et contrôler les déplacements de Cassano et Balotelli. A quatre contre deux, ils pouvaient à la fois serrer le marquage sur Balotelli et sortir sur Cassano lorsque celui-ci tentait d’offrir des solutions entre les lignes.

Ci-dessus, les trois lignes espagnoles au pressing : Xavi et Fabregas en pointe ; Iniesta, Silva et Xabi Alonso au milieu et le seul Busquets en couverture.

La circulation de balle :

Avant cette finale, l’Espagne avait pour habitude de lancer ses offensives à une quarantaine de mètres du but adverse, plein axe (aux abords du rond central). Face à l’Italie, les Espagnols sont partis de plus bas, penchant nettement sur le flanc gauche pour faire circuler le ballon. Cette nouvelle zone de jeu préférentielle s’expliquait par la simple présence de Jordi Alba. Depuis le début de l’Euro, les prises de profondeur du néo-Barcelonais étaient une véritable menace pour les défenses adverses. L’équipe de France l’avait d’ailleurs appris à ses dépens malgré un couloir droit renforcé. Cesare Prandelli avait aussi fait un choix très clair pour limiter l’impact offensif du latéral espagnol : titularisé sur le flanc droit de la défense, Abate n’est jamais sorti au pressing, à l’inverse de Chiellini et Balzaretti qui ont parfois quitté la ligne défensive pour suivre les décrochages de leurs adversaires directs. Le latéral milanais bloquait ainsi la profondeur, diminuant les risques de voir Jordi Alba débouler sur l’aile et créer le décalage.

Mais ce choix forcé a offert à l’Espagne une zone idéale où porter le ballon afin de se défaire du pressing de Montolivo, Balotelli ou Cassano plein axe. Avec la menace Alba, le milieu gauche (Iniesta ou Silva) pouvait décrocher sans crainte d’être suivi au marquage par le latéral italien. Dès lors, il créait le surnombre dans l’entrejeu, mettant le milieu à trois de l’Italie sur le reculoir. Xavi profitait dès lors de plus de libertés. En soutien, Jordi Alba, Busquets et Xabi Alonso offraient des relais aux deux créateurs espagnols. Positionné au sommet du losange italien, Montolivo s’est retrouvé condamné à courir dans le vide et a dû céder sa place à l’heure de jeu. Après avoir fait tourner le ballon côté gauche, les Espagnols renversaient ensuite le jeu sur l’autre aile, vers Silva ou Arbeloa, libres de tout marquage.

Dans le camp italien, les Espagnols cherchaient ensuite toujours à avancer vers les buts de Buffon, à l’inverse de leurs précédentes sorties. Le plus souvent, le ballon revenait dans l’axe et tournait entre Xavi, Iniesta et Xabi Alonso dans le but de créer un décalage pour ensuite chercher la profondeur via les appels de Fabregas, Silva ou Jordi Alba sur l’aile gauche. l’Espagne a notamment profité d’excellents déplacements de la part de Fabregas, qui a joué une véritable partition d’attaquant, ne décrochant que très rarement puisque les milieux espagnols n’avaient pas besoin de lui pour maîtriser le ballon. Avec Jordi Alba dans le couloir gauche, le Barcelonais a apporté beaucoup de profondeur par ses appels. Il n’est du coup pas surprenant de voir les deux hommes décisifs en première mi-temps, Fabregas en envoyant un centre sur la tête de Silva et Jordi Alba en inscrivant lui-même le but du break. Rien de surprenant non plus à l’origine des actions puisque les deux passes étaient signées Iniesta et Xavi.

Ci-dessus, un décrochage de Silva de sa position de milieu gauche, non marqué par Abate.

La poisse italienne :

Même si elle a affiché un niveau de jeu exceptionnel lors de cette finale, la Roja a aussi bénéficié de la malchance de l’Italie, qui a perdu deux joueurs sur blessure. Si la sortie de Chiellini n’a pas véritablement pesé sur les débats de la première mi-temps, celle de Thiago Motta quelques minutes après son entrée en jeu qui venait d’entrer en jeu a mis fin au suspense de cette finale. Car l’Italie était beaucoup mieux rentré dans sa deuxième mi-temps. En remplaçant Cassano par Di Natale, Prandelli avait fait le choix d’aligner un deuxième joueur capable de peser dans la surface espagnole. Toujours bloqué dans l’axe, le jeu italien réussissait néanmoins à avancer sur les ailes via des triangles formés par les latéraux, les milieux excentrés et Montolivo (exemple : Abate, Marchisio et Montolivo dans le couloir droit). Dès lors, l’ajout d’une deuxième pointe pour être à la réception des ballons sortis des couloirs apparaissait comme une bonne solution. Di Natale s’est d’ailleurs crée quelques opportunités mais s’est heurté à un Casillas toujours vigilant dans ses buts.

Réduite à dix après la sortie de Thiago Motta, l’Italie ne pouvait plus que subir, surtout après avoir perdu l’homme chargé de perturber la circulation de balle espagnole. Les changements opérés par Vicente Del Bosque n’ont fait qu’accroître les difficultés italiennes : sachant que ses milieux de terrain ne seraient plus perturbés par le pressing adverse, le sélectionneur espagnol a sorti leurs premiers soutiens (Iniesta, Silva) pour ajouter des solutions en attaque (Mata, Pedro, Torres).

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11 réponses

  1. aziz dit :

    Assez incroyable comment les espagnols ont neutralisé tactiquement les Italiens. ça m’a rappelé le classique Milan-Barça de 94. les Milanais avaient coupé Koeman du reste de l’équipe et le Barça avait sombré (Koeman était la rampe de lancement des attaques du Barça, une sorte de Pirlo même s’il jouait encore plus bas en 5). Les espagnols ont fait la même chose. Bravo.
    Cette équipe d’Espagne quand elle met le mouvement elle est imbattable. Et dire qu’elle joue sans joueur légendaire. ça la différencie des Brésil 70, hollande 74, France 84, 2000… ça donne une idée de l’avance qu’elle a sur les autres et la force de son collectif. Si ce c… de Messi (double nationalité) avait choisi de jouer pour l’Espagne au lieu de tomber dans les travers d’un nationalisme de merd…, elle serait la meilleur équipe de tous les temps et lui le plus grand de tous.
    Enfin, je vous rappelle quand même que le vrai football (celui des clubs)commence le 22 aout avec le classico Barça-Réal (supercoupe aller).

  2. Guiom dit :

    Je ne suis pas d’accord avec toi sur le dernier point. Même s’il faut de la réussite pour aller au bout d’une grande compétition, je trouve que la chance (poisse) a joué un rôle mineur dans cette finale.
    C’est parce que l’Espagne est rentrée a la mi-temps avec 2 buts dans son escarcelle que Prandelli a effectué ses 2 changements.
    C’est parce que son milieu de terrain s’est épuisé a courir dans le vide que Thiago Motta est rentré.
    C’est AUSSI parce que Tiago Motta s’est mal échauffé qu’il s’est blessé.
    Je pense, dans cette finale ou l’aléatoire a été réduit à néant du fait du niveau de jeu exceptionnel de l’Espagne, que l’on ne peut en aucun cas expliquer la défaite de l’Italie par la poisse.

  3. Tu noteras que ce dernier point et le moins important. Au-delà de la nécessité de faire un changement à la mi-temps, perdre deux joueurs sur blessure lors d’une finale, c’est de la poisse quoiqu’il se passe.

  4. Guiom dit :

    Pour moi, la blessure de Chiellini est une vraie erreur tactique. En effet, ce joueur, malgré sa belle 1/2 finale n’était pas a 100% puisque blessé en phase de poule. De plus, il se fait déposer sur le premier but par un Fabregas qui n’a pas pour point fort sa vitesse de pointe. Ce n’est donc pas de la malchance. je dirais même que son remplacement renforce la défense. Pour Tiago Motta, il se blesse certes mais le match est déjà plié. Voilà pourquoi pour moi la chance n’intervient en aucun cas dans cette finale.
    j’aurais mis quelque chose du style :
    3. Erreurs de coaching et attaquants italiens inoffensifs. (je trouve néanmoins les paragraphes 1 et 2 extrêmement pertinents)

  5. Nimbus dit :

    Superbes explications, merci à l’auteur !
    Mais pourquoi Prandelli n’a-t-il pas repris le système à trois défenseurs centraux, qui avait si bien réussi aux Azzuris lors de la phase de poule??

  6. patcos dit :

    Bonsoir,
    Si l’Espagne a gagné ce n’est pas parce qu’elle a mis au point une tactique spéciale, d’ailleurs la compo d’équipe était très classique. Si l’Espagne a gagné c’est parce qu’elle a joué son jeu, celui qu’elle développe depuis des années et si elle a gagné facilement devant l’Italie c’est peut être parce que l’Italie a cru que l’Espagne était moins forte qu’habituellement et dqu’elle pouvait se permettre de ne pas jouer le tout défensif… Ce qui est certain c’est que cette stratégie de jeu espagnole est définitivement une révolution dans le football. Les autres suivront ils ? (voir d’ailleurs l’excellent article de « radioscopie du football » sur ce sujet (http://www.radioscopiedufootball.com/blog)

  7. RMCF2002 dit :

    Guiom je ne suis pas vraiment d’accord avec toi, de la à dire que la malchance italienne n’a pas eu d’influence sur leur défaite je suis d’accord, mais sur le score pas du tout. En effet, après le vrai KO ( la blessure de Motta ) l’infériorité numérique mais surtout le morale des Italiens est retombé à zéro et la quand on est mené 2-0 est quand on doit finir la partie à 10 on a plus aucun espoir, sentiment inversement proportionnel à la joie des Espagnols qui monte encore plus en confiance dans la parti. Et donc là il y a forcément un score « facile » qui en résulte.

  8. aziz dit :

    la chance a joué mais pas là où l’on croit:
    1- l’Italie est tombé du côté du tableau où elle a eu moins de récupération (2 jours pour la demi et 1 de moins pour la finale)
    2- se taper l’angleterre puis l’allemagne a été plus épuisant que ce taper (cette) france et le portugal.

  9. TitiHenry dit :

    Je trouve que le score t’as un peu fait oublier une première période des Italiens plus que correct, malgré les deux buts encaissés. Selon mon avis, le pressing des Espagnols qu’on n’a pas beaucoup vus lors de cette euro était loin d’être une constante, souvent effectué par alternance par le bloc espagnol. J’ai souvent vu les Espagnols attendant comme contre la France aux niveaux de la ligne médiane, en formant un gros bloc de 5 joueurs dans l’axe donc Fagrebas + Xavi sur Pirlo comme tu l’as dit, limitant son influence, puis coulisser latéralement. Système choisis aussi par les Italiens avec leur grosse influence dans l’axe, mais le gros problème de ce système c’est les failles de la largeur, mal exploité par les Allemands avec Kross sur le côté et Boateng montant peu, mais très bien maîtriser par les Espagnols, qui ont pu nous démontrer toute leur capacité technique, combien de fois j’ai vu Busquet ou Alonso orienter le jeu sur la largeur avec des Italiens en retard sur le placement. Puis on ne peut pas dire que Balotteli ou Cassano aidait souvent Montolivo perdu entre Alonso et Busquet, comme contre l’Angleterre, où les Anglais avait démarré très fort avec une ligne Gerrard-Paker libre d’organiser le jeu, puis l’Italie a pris le dessus.
    s
    Pour en revenir à l’Italie qu’ils ont tout de même tenus la chandelle face à la Roja en première mi-temps, avec un bon pourcentage de possession de balle. Je pense que tu aurais pu parler de l’entrée de Balzaretti qui a fait beaucoup de bien à la Squadra, qui souffrait beaucoup lors du début de match à cause du pressing espagnol intense relâché ensuite. Balzaretti a joué plus haut que Chiellini, ce qui a permis d’étirer le bloc espagnol permettant de trouver le duo Pirlo-DeRossi, surtout ce dernier plus libre. Contrairement à toi je n’ai pas trouvé un Alonso ou Busquet suivant beaucoup les décrochages de DeRossi, enfin c’est mon avis, c’est compliqué de tout noter. Bref j’ai vu un DeRossi lançant souvent des attaques au niveau de la ligne de Pirlo, avec un Cassano décrochant souvent se placer entre les lignes, où servir Marcihsio qui repiquait dans l’axe non suivi par Alba, j’ai en tête 3,4 phase de jeu très intéressante comme ça. Les Italiens ont réussie quand même à se créer 5,6occasions en une mi-temps, alors que les Portugais devaient en avoir 4sur tout le match, c’est pas mal.

    Après comme tu l’as mentionné les dézonnages de Silva, un temps suivi par Chiellini et Iniesta ont fait beaucoup de mal aux Italiens avec un surnombre dans l’axe, alors que les Italiens avaient décidé de mettre une grande densité de joueur dans cette zone, la qualité et l’exploitation de la largeur, plus un Pirlo moyen défensivement laissant Xavi se déplacer librement, un Alba transcendant, mélanger à du réalisme, pour une finir une malchance monstrueux côté italien, ont obtient une jolie raclée faite maison. Profitant donc d’un pêcher d’optimiste et confiance de Prandelli qui aurait dû aligné sa seule composition capable de gêner tactiquement les Espagnols, le 3/5/2.

  10. Guiom dit :

    @RMCF2002
    A 2-0 le match est plié.
    La blessure de Motta ne change rien.
    La vrai erreur est de mettre un Chiellini diminué et coupable sur le premier but. Après il sort quoi de plus logique pour un joueur diminué.
    L’Espagne est une équipe qui réduit très fortement la part de chance dans le match.

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