Espagne 2-0 France, l’analyse tactique

Certains croyaient à l’exploit, d’autres à une nouvelle manita. Finalement, ce quart de finale entre la France et l’Espagne n’aura accouché que d’un résultat d’une implacable logique. Supérieure en début de partie, le temps d’inscrire un premier but après avoir baladé le milieu français, la Roja s’est contenté de gérer son avantage tout au long de la rencontre, confisquant le ballon à son adversaire. Spectateurs dans l’entrejeu et maladroits dès qu’il a fallu accélérer, les Bleus sortent de l’Euro sur une leçon.

Les compositions :

Espagne : Casillas (1) – Arbeloa (17), Piqué (3), Ramos (15), Jordi Alba (18) – Busquets (16), Xabi Alonso (14), Xavi (8) – Iniesta (6), Silva (21), Fabregas (10).
France : Lloris (1) – Réveillère (13), Rami (4), Koscielny (21), Clichy (22) – M’vila (17), Cabaye (6), Malouda (15) – Debuchy (2), Ribéry (7), Benzema (10).

Comment l’Espagne a cassé l’idée française :

Italie ou Croatie ? Au coup d’envoi, la question était de savoir vers quel modèle allaient tendre les Français. Face à eux, l’Espagne avait décidé de ne rien changer à ses habitudes malgré quelques fausses pistes évoquées avant la rencontre (avec notamment la possible titularisation de Pedro). Del Bosque avait décidé de faire à nouveau confiance à Fabregas pour occuper la pointe de l’attaque, faisant de son équipe une machine à conserver le ballon. Pour répondre à celle-ci, les Français avaient fait le choix de débuter la rencontre en évoluant très haut dans leur camp et en resserrant les lignes. Entre la défense centrale et Benzema, le bloc-équipe ne s’étendait que sur une vingtaine de mètres afin d’empêcher l’Espagne de s’installer dans sa zone de prédilection pour construire (à savoir devant le rond central, dans le camp adverse). Au pressing, Cabaye sortait à hauteur de Benzema, au niveau de la ligne médiane, afin d’essayer de perturber le double pivot Xabi Alonso-Busquets.

Derrière le duo Benzema-Cabaye, qui avait pour objectif de repousser l’Espagne dans les couloirs, les Français étaient organisés sur deux lignes de quatre, avec Ribéry et Debuchy pour encadrer Malouda et M’vila au coeur du jeu. Contrairement à Slaven Bilic, qui avait placé ses excentrés (Srna, Pranjic) au marquage de Iniesta et Silva, Laurent Blanc avait décidé de demander à ses latéraux de sortir au pressing sur les deux créateurs espagnols, sans aucun doute pour les empêcher de se retourner une fois le ballon reçu. Sur l’image ci-dessus, Réveillère sort ainsi de la défense pour suivre le déplacement de Iniesta qui vient demander le ballon. En bas à gauche, Debuchy est lui au marquage de Jordi Alba (hors-champ) qui colle à la ligne de touche. A plusieurs reprises, le latéral de Valence a fait la différence en prenant de vitesse le Lillois dans la profondeur. Avec lui et Fabregas, les Espagnols ont d’ailleurs multiplié les courses vers l’avant jusqu’à l’ouverture du score, chose qui manquait jusqu’ici à leur arsenal.

Mais encore fallait-il pouvoir les servir. Pour y parvenir, les Espagnols ont profité du repli défensif des Français. Sitôt la ligne médiane franchie par ses adversaires, Cabaye se repliait à hauteur de la paire Malouda-M’vila afin de fermer le coeur du jeu. Problème, son repli n’était pas compensé par celui de Benzema qui restait lui aux avants-postes. Résultat, en restant une ligne plus bas que Xavi, Iniesta ou Fabregas qui combinaient dans les espaces laissés par les milieux français, Xabi Alonso se retrouvait avec du champ libre pour orienter le jeu, servant Jordi Alba en profondeur ou changeant le jeu sur l’aile droite pour Arbeloa ou Silva. Par rapport à ses précédentes sorties, Silva a d’ailleurs évolué dans un registre assez différent, restant le plus souvent excentré à droite mais surtout plus haut que les autres créateurs. Xabi Alonso participant plus au jeu que précédemment, le joueur de Manchester City a pu apporter une solution viable dans une zone jusqu’ici délaissée par les Espagnols (excepté lors des entrées en jeu de Jesus Navas).

En résumé, face à l’Italie, l’Espagne comptait sur Silva, Iniesta et Fabregas pour peser sur la défense adverse et Xavi pour organiser. Hier soir, Xavi, Iniesta et Fabregas ont pesé sur la défense adverse, Xabi Alonso s’est retrouvé dans la position de l’organisateur et Silva a donc pu occuper les espaces laissés par les Français sur le flanc gauche de leur défense. Mais pas uniquement : sur l’ouverture du score, le meneur de Manchester City crée le décalage sans toucher le ballon, ouvrant le champ au duel Debuchy-Alba sur l’aile gauche (voir ci-dessous). Maîtres du jeu et du ballon, les Espagnols ont poursuivi sur cette lancée quelques minutes après l’ouverture du score, avant de ralentir le rythme (le nombre de courses vers l’avant en diminution indiquant cette baisse de régime). A la demi-heure de jeu, les débats se sont un peu rééquilibrés, l’Espagne se faisant moins dangereuse, notamment à cause du recul de Xabi Alonso, moins influent à partir de cette période.

Ci-dessus, l’origine du but espagnol avec la prise de balle de Iniesta dans l’entrejeu. Notez que pour l’une des rares fois de la partie, il n’est pas suivi de près par Réveillère. Et pour cause, ce dernier est certainement retenu par la position de Silva qui vient exprès dans sa zone. Quelques secondes plus tard, le décrochage de ce dernier vers Iniesta va attirer à la fois le Lyonnais et Rami et libérer l’espace pour Alba.

L’Espagne en mode gestion :

Jusqu’à ce qu’elle décide de ralentir le rythme, l’Espagne avait parfaitement su éteindre les rares tentatives des Bleus en contre-attaque. Côté gauche, Busquets couvrait les montées de Arbeloa pour éviter que Ribéry ne se retrouve dans sa position de prédilection. Le milieu du Bayern avait besoin du soutien de Benzema dans sa zone pour pouvoir s’extirper du pressing. Problème ensuite, plus personne n’était aux avants-postes pour faire reculer la défense espagnole en prenant la profondeur. Il fallait donc attendre que l’un des milieux viennent à hauteur (Malouda en général) afin de pouvoir progresser dans le camp adverse. Si le premier soutien échappait parfois au repli adverse, le second était rapidement rattrapé par l’un des milieux axiaux (Xabi Alonso, Xavi etc…). La donne était la même sur l’aile droite avec Debuchy qui n’a pu se sortir du pressing adverse qu’avec le soutien de Benzema sur l’aile. A la demi-heure de jeu, l’attaquant du Real avait d’ailleurs touché plus de la moitié de ses ballons sur les ailes et au milieu de terrain.

Le rééquilibrage des débats à l’approche de la mi-temps a permis de dégager quelques situations intéressantes pour les Bleus. Face à des Espagnols qui ont relâché leur pressing, la formation de Laurent Blanc a pu enfin organiser sa relance et poser ses circuits préférentiels. Laissant Rami, Koscielny et M’vila en couverture, les latéraux soutenaient les offensives en évoluant dans le camp espagnol, permettant à Ribéry et Debuchy de rentrer dans l’axe. Malouda et Cabaye complétaient les triangles ailier-milieu-latéral qui essayaient de conserver le ballon dans le camp adverse. Le problème intervenait au moment de poursuivre l’action, les Français pêchant techniquement. Manquant d’automatismes dès qu’il s’agissait d’accélérer le tempo, les Bleus n’ont jamais véritablement pu mettre la défense espagnole hors de position. Malgré cela, la Roja a fait le choix de limiter les risques au retour des vestiaires, en adoptant une tactique encore plus prudente. Pour preuve la capture ci-dessous.

Les Espagnols se sont en fait organisés de manière à empêcher les Français de créer ces fameux triangles dans les couloirs. En se positionnant de la sorte dans l’entrejeu, les milieux de terrain encerclaient Cabaye et Malouda, censés soutenir les attaquants, et pouvaient aussi coulisser ensemble sur les ailes de manière à fermer la progression des latéraux qui pouvaient eux être servis par les trois relanceurs français. Incapables de trouver leurs relayeurs, les Bleus ont dû se résoudre à sauter le milieu de terrain pour tenter de trouver leurs attaquants, sans succès. Ribéry a bien tenté de se recentrer pour offrir une troisième voie de relance dans l’axe (voir ci-dessus) mais la densité espagnole était telle dans cette zone qu’il n’a eu que très peu d’influence. Les changements poste pour poste de Laurent Blanc n’ont du coup rien changé à l’affaire (Debuchy pour Ménez, Malouda pour Nasri). L’entrée en jeu de Giroud à la place de M’vila a fait office de va-tout à dix minutes de la fin mais les Espagnols maîtrisaient trop la partie pour la lâcher à ce moment-là du match.

Pendant que Laurent Blanc faisait ses changements, Vicente Del Bosque a lui aussi ajusté son équipe pour la dernière demi-heure. Collant au projet de son équipe sur la deuxième mi-temps, il a fait entrer Pedro puis Torres pour profiter des espaces et prendre la France en contre. Mais malgré plusieurs ballons très bien ressortis de leur moitié de terrain pour aboutir à des situations d’égalité numérique dans le camp français, les Espagnols ont le plus souvent préféré ralentir le rythme plutôt que d’amener les contres jusque dans la zone de vérité. Contrairement à ce qu’il se passait en début de partie, les appels en profondeur se sont faits de plus en plus rares et il a fallu attendre qu’une individualité fasse la différence dans la surface française (Pedro en l’occurrence) pour voir la Roja plier définitivement la rencontre. Et seulement dans les arrêts de jeu. Gestion du match ou difficulté pour accélérer de nouveau après un bon début de match ? La demi-finale à venir permettra de répondre à cette question, car les Portugais auront plus d’arguments à faire valoir que les Bleus.

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8 réponses

  1. Alem.D dit :

    Je pense que les Français aurait du jouer leur jeu depuis le début du match et proposer une équipe plus à méme de garder le ballon ca aurait géné les Espagnols mais difficile à dire tellement cet Espagne évolue haut (en terme de niveau de jeu) .

  2. nietniet dit :

    L’analyse tactique oui, d’accord! Il n’empêche que sur le premier but dont la télévision n’en donne pas un plan suffisamment large on peut néanmoins apercevoir un français qui se replie en marchant alors que dans son dos Alonso le dépasse et court vers le but. Cette image fugitive illustre pour moi toute l’insuffisance de l’équipe de France.

  3. guikkom dit :

    L’analyse tactique est très intéressante, comme d’habitude, merci à l’auteur.
    Je suis d’accord avec @nietniet, Alonso se présente seul et lancé dans la surface alors que quelques secondes avant il se faisait oublier au milieu de terrain .Puis il re-démarre sa course dans le dos de Malouda ou Mvila (difficile de voir qui exactement ..) qui ne peut plus le rattraper. Les autres défenseurs étaient complétement attirés vers Iniesta&co

  4. RMCF2002 dit :

    Benzema sur Busquets et Xabi Alonso, Malouda sur Xavi, coté droit Debuchy sur Alba et Reveilliere sur Iniesta, coté gauche Ribery sur Arbeloa et Clichy sur Da Silva, au centre Fabregas tenu par Cabaye « ET TOUT LE MONDE TIENT SONT OU SES HOMMES ! Comme ça les 2 défenseurs centraux Rami et Koscielny sont toujours en complémentarité en défence. En gros il restera Ramos et Pique, et un des milieux défensifs qui en cas d’infiltration est suivi par Benzema. Mais bien sur il faut que chaque joueurs tient son homme peut importe ou il se trouve. A mon avis ça aurait été la meilleur tactique pour que la France aurait été impénétrable défensivement, après pour l’offensive il aurait fallut mettre un dispositif de contre à 4 ou 5 ( Ben.-Mal.-Rib.-Deb. et un latérale ou Cabaye ).

  5. RMCF2002 dit :

    Et M’Vila ( je l’ai oublié ) pourra aussi faire office de complémentarité dans les espaces restants.

  6. RMCF2002 dit :

    Désolé encore une erreur ! Je remplace les rôles Cabaye et M’Vila bien sure.

  7. The teacha dit :

    Avec tous ses evenements autour des bleus que la presse francaise se régale à nous foutre en boucle dans les articles ou à la tv, il est difficile de parler tactique. En tout cas, l’analyse est trés bonne encore une fois, bravo.
    Je crois que la fraicheur physique et le climat en ukraine aura raison de la Roja, le nombre de matchs disputés par les joueurs évoluant au barca ou real est impressionnant et je ne les vois pas gagner l’euro. Ils arriveront surement à battre le portugal mais pas gagner en finale.
    Tactiquement, j’ai pas compris pourquoi alou diarra n’a pas joué,il a fait un bon tournoi. Il aurait surement fallu un cabaye positionné dans la zone de xabi alonso pour tenter de les faire déjouer mais avec des si…

  8. samirheny dit :

    @ the teacha: L.Blanc n’a pas daigné titularisé A.Diarra car il estime qu’il n’avait pas besoin de ce profil de joueur athlétique dans les airs face a l’Espagne ( car on risquait pas de voir le roja balancé devant ) en plus que vu sa taille, il pourrait être en difficultés face aux petits gabarits espagnols.
    Je suis avec toi quand tu dis que vu l’état d’esprit défaitiste de cette équipe de France, il est très difficile de parler de tactique! Je vois pas aussi l’Espagne gagné le tournois !

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