Espagne 1-1 Italie, l’analyse tactique

Il y a des matchs qui méritent une analyse, même en retard. Le choc du groupe C entre l’Espagne et l’Italie était de ceux-là. Choix tactiques audacieux et opposition de style, la rencontre entre les sélections de Del Bosque et Prandelli s’est soldé sur un nul enthousiasmant pour le spectateur, qui pourrait presque espérer les revoir en finale. Juste pour assister au même spectacle une deuxième fois…

Les compositions :

Côté espagnol, Vicente Del Bosque avait décidé de conserver son schéma de jeu habituel. Champion du monde en 2010, le 4-2-3-1 avec le double pivot Xabi Alonso-Busquets en soutien de Xavi était reconduit. Inutile de changer une formule qui fonctionne : Casillas (1) – Arbeloa (17), Piqué (3), Sergio Ramos (5), Jordi Alba (18) – Busquets (16), Xabi Alonso (14) – Xavi (8), Iniesta (6), Silva (21) – Fabregas (10).

Côté italien, Cesare Prandelli avait finalement décidé de ne pas abandonné le 3-5-2 de la Juve, testé durant la prépration. Le forfait de dernière minute de Barzagli a été pallié par le repositionnement de De Rossi en défense, aux côtés de Chiellini et Bonucci : Buffon (1) – Bonucci (19), De Rossi (16), Chiellini (3) – Pirlo (21), Maggio (2), Giaccherini (13), Thiago Motta (5), Marchisio (8) – Cassano (10), Balotelli (9).

Le choix de Fabregas :

Sensation à la découverte des deux équipes, le choix de titulariser Fabregas à la pointe de l’attaque espagnole pouvait s’expliquer de plusieurs façons. La première renvoie au traitement qui est souvent réservé à un attaquant de pointe lorsqu’il est opposé à trois défenseurs axiaux. Avec une simple prise à deux, ces derniers peuvent isoler leur adversaire du reste de l’équipe, tout en conservant un joueur en couverture pour gérer les projections des milieux offensifs adverses. Envisageant cela, Del Bosque a fait le choix de la mobilité au détriment de la force physique, estimant peut-être que les trois défenseurs italiens étaient suffisamment expérimentés pour éteindre les attaquants qu’il a retenu dans ses 23 (Llorente, Negredo, Torres).

Avec Fabregas en position de faux numéro 9, les Espagnols ont crée le surnombre dans la première moitié du camp adverse. Face au trio formé par Thiago Motta, Pirlo et Marchisio, l’Espagne répondait avec Xavi, Iniesta, Silva et donc Fabregas qui décrochait de la pointe de l’attaque pour participer à la construction. L’Italie cherchant avant tout à limiter les brèches dans les 20 derniers mètres, Fabregas n’était pas suivi dans ses déplacements : Chiellini, Bonucci et De Rossi restaient alignés afin de conserver un défense axiale très resserré devant les cages de Buffon et difficile à briser sur une passe ou un dribble.

A quatre contre trois dans l’entrejeu, les Espagnols ont pu redoubler les passes et les échanges jusqu’à dégager des positions idéales pour lancer les mouvements vers le but de Buffon. Celui-ci se faisait en trois temps : 1) le passeur était dégagé du pressing adverse à 35-40 mètres des buts ; 2) un ou deux relais se positionnaient devant la défense italienne, souvent entre les milieux italiens ; 3) un ou deux Espagnols se projetaient vers le but adverse pour être à la réception des relais et pénétrer si besoin dans la surface adverse. A plusieurs reprises, Xavi a joué le 1), Silva et Fabregas le 2) et Iniesta ou Fabregas le 3). Insistant (s’entêtant ?) avec ce circuit offensif, les Espagnols ont connu quelques soucis au moment de la transition entre 2) et 3), facilitant la tâche de la défense italienne par l’absence d’appels en profondeur.

L’organisation italienne :

Si les Italiens ont été quasi parfaits dans leurs 20 mètres, c’est aussi parce qu’ils ont su contenir et ralentir les assauts espagnols dans l’entrejeu. Premier élément d’importance à ce niveau : le comportement de Chiellini et Bonucci face à Iniesta et Silva, lorsque l’Espagne devait ressortir de sa moitié de terrain. Souvent servis dos au but à 40 mètres des buts de Casillas, les deux milieux offensifs espagnols encaissaient le pressing des deux stoppeurs italiens qui cherchaient à ralentir les sorties de balle adverses, quitte à faire faute. De cette manière, ils complétaient le travail de leurs milieux de terrain, qui n’ont pas hésité à travailler haut sur les premières passes espagnoles avant de chercher le repli sitôt les champions d’Europe en titre à hauteur de la ligne médiane.

Dans sa moitié de terrain, la Squadra Azzurra a ensuite cherché à gêner les transmissions espagnoles : Balotelli et Cassano dans l’axe devant le double pivot, Maggio et Giaccherini sur les ailes pour s’opposer à Jordi Alba et Arbeloa et enfin Pirlo, Marchisio et Thiago Motta dans l’axe pour évoluer face à Xavi, Iniesta et Silva. Evidemment, la donne Fabregas a  perturbé ce plan original, mais la défense italienne a su se faire respecter dans la zone de vérité. La plupart du temps, il a fallu que l’Espagne ajoute la montée de l’un de ses deux milieux de terrain (Xabi Alonso ou Busquets) à son quatuor offensif pour pouvoir faciliter la création d’espaces, ce qui a laissé des brèches à exploiter en contre. Et l’Italie a su en profiter, profitant de ses relais sur les ailes (Balotelli ou Cassano, Maggio ou Giaccherini) pour se sortir du pressing adverse et s’appuyant sur la qualité de passe de Pirlo et De Rossi pour les atteindre.

Des difficultés espagnoles :

Sans le ballon, les Espagnols avaient décidé de presser l’axe italien, afin de limiter le rayonnement de Pirlo. Iniesta, Xavi et Silva ont ainsi formé un premier rideau défensif, aligné à hauteur du joueur de la Juve, qui avait pour but d’empêcher les transmissions vers le duo Marchisio-Motta, qui se retrouvait lui au duel avec Xabi Alonso et Busquets. De là, le problème est venu des couloirs puisque ni Arbeloa ni Jordi Alba n’ont suivi le comportement de leurs milieux de terrain offensifs. Ce cas a déjà été étudié lors de certaines analyses (voir France-Serbie) : lorsqu’un premier rideau décide de presser l’axe adverse, les latéraux doivent suivre le mouvement et évoluer assez haut pour contenir les montées des joueurs de couloir.

Or, au grand dam de Xavi qui a souvent pesté contre Arbeloa à ce sujet, Maggio et Giaccherini étaient très faciles à trouver pour les relanceurs italiens. Leurs adversaires directs étant à contre-temps par rapport au reste de l’équipe (alignés avec la défense), ils ont pu porter le ballon dans le camp adverse et être à la base des offensives italiennes. Se retrouvant souvent en un-contre-un sur les côtés, ils ont bénéficié des mouvements de Marchisio et Thiago Motta à l’intérieur du jeu pour occuper Xabi Alonso et Busquets, et de ceux de Cassano et Balotelli sur les extérieurs afin de faire dézoner les défenseurs centraux et créer des brèches au coeur de la défense espagnole (pour Marchisio et Motta justement).

But et réaction espagnole :

Au retour des vestiaires, l’Espagne a toutefois semblé prendre l’ascendant grâce à des latéraux justement plus haut sur le terrain afin de laisser moins de champ dans les couloirs. Avec Xavi, Silva ou Iniesta pour compléter le pressing, la Roja a resserré le marquage dans ces zones, comptant sur Xabi Alonso et Busquets pour protéger la défense. L’Italie a répondu à ce marquage en ouvrant l’axe à Pirlo (voir ci-dessous). Certes, le milieu de la Juve a profité de la mise hors de position de Xavi (flèche rouge) dès le départ de l’action. Mais il a surtout bénéficié du déplacement de Thiago Motta le long de la ligne de touche, qui a excentré Silva et offert assez de champ à son meneur de jeu pour se lancer et effacer Busquets.

Menés au score, les Espagnols sont rapidement revenus dans le match en convertissant enfin l’un de leurs mouvements offensifs au coeur de la défense italienne (Xavi pour Iniesta, passe latérale pour Silva et appel de Fabregas en profondeur). Dans la foulée, Jesus Navas, entré en jeu à la place de Silva, s’est positionné sur l’aile droite, devant le duel Giaccherini-Arbeloa, afin de profiter des espaces dans le dos du latéral italien et forcer l’un des membres de la défense à trois à sortir sur lui en couverture. Fernando Torres a exploité les espaces crées dans l’axe dans le dernier quart d’heure, profitant de la menace Navas à droite pour prendre la profondeur et bénéficier des services de ses milieux de terrain, qui ont pris l’ascendant en fin de partie.

Conclusion :

L’Espagne et l’Italie se sont donc séparés dos à dos, avec deux prestations convaincantes à défaut d’être parfaites. Tout au long de la rencontre, les Espagnols ont eu des difficultés dans les couloirs, tant pour les fermer que pour les animer, et ont semblé s’entêter à passer dans l’axe. Un entêtement qui a néanmoins fini par payer. Côté italien, Prandelli a pu retenir l’excellent comportement de son équipe sur les phases défensives et de relance. A voir désormais comment réagira la Nazionale dans des matchs où elle aura à la fois la possession de balle et la domination territoriale.

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4 réponses

  1. aziz dit :

    Salut Florent,
    Effectivement très belle partie tactique, un nième remake footballistique de la bataille séculaire entre l’épée et le bouclier. Les espagnols ont manqué d’accélération devenant par là trop prévisibles. Ils n’ont trouvé la profondeur que lorsqu’ils étaient capables de faire un « truc » en plus (la passe de Silva suite à l’incursion d’Iniesta). Je ne sais pas s’ils vont tenir longtemps si toutes les équipes jouent à l’italienne. C’est l’Euro des équipes attentistes (du moins jusqu’à présent).
    Sinon, Pirlo trop b

  2. aziz dit :

    …Pirlo jouant trop bas -même si encore génial- ne me semble pas capable de dynamiser à lui tout seul la squadra en phase d’attaque. Je les vois bien disparaitre contre une équipe pas trop joueuse (Anglettere ?).

  3. Falcao dit :

    Bien vu.

    Une petite précision, Pirlo a été bien maitrisé dans l’ensemble et sur l’action du but, il avait Busquets et non Alonso en face de lui. Et là Sergio B. a été trop tendre, il aurait du se prendre un jaune tactique, comme à l’accoutumée…

  4. Alem.D dit :

    Je voit une erreur sur le plan tactique de la part de Del bosque au lieu de mettre 3 Joueurs en couverture (Ramos(Cassano)-Pique(Ballotelli)-Busquets(Libre)) Il a préféré garder X.Alonso qui ne pouvait pas avoir son rayonnement habituel car il n’y avait pas de jeu sur les ailes il ne pouvait pas exploiter son excellente qualité de transversales et de passes longues , au lieu de cela j’aurais mis en pointe soit Torres soit Navas afin de permettre l’étirement de la défense à 3 des Italiens et ainsi faciliter les incursions des milieux de terrain et il aurait fallu comme vous l’avez mentionné que Arbeloa et Alba évolue haut et ait du cran ensuite ca serait joué sur la capacité(reconnu) des Espagnols à combiner dans l’axe .. Mais bravo aux Italiens qui ont réussi a mener la Roja dans leur terrain de jeu (Jeu dans l’Axe , surnombre , projections , duels , contres ) ce genre de schéma leur sied parfaitement .. Voyons si les tacticiens en tirent des leçons . Salut a tous .

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