Espagne 1-1 France, l’analyse tactique

aQui aurait pu le croire après la dernière sortie des Bleus face au Japon ? Au prix d’une superbe deuxième mi-temps, les Bleus sont allés chercher un point presque inespéré sur la pelouse du Vicente-Calderon. Inespéré mais loin d’être volé : ultra-dominatrice durant le premier acte, l’Espagne a loupé le coche avant la mi-temps et a multiplié les erreurs de gestion par la suite. Depuis son banc de touche, Deschamps a flairé le bon coup et a su faire les changements nécessaires pour ramener un point de Madrid.

L’Espagne maître :

Avant la rencontre, quelques incertitudes subsistaient encore concernant le onze de départ espagnol. Finalement, c’est une Roja offensive qui s’est présentée sur la pelouse habituelle de l’Atletico Madrid. Busquets formait la défense centrale avec Ramos, laissant Xabi Alonso en sentinelle derrière les deux créateurs du Barça : Xavi et Iniesta. Devant, Silva et Pedro étaient positionnés sur les ailes au coup d’envoi tandis que Fabregas était toujours en pointe. Face à ce système, la France s’est comme prévu avancée en 4-1-4-1 sitôt le ballon perdu. Benzema évoluait seul en pointe et semblait être le seul joueur déchargé des tâches défensives. Derrière lui, Ménez, Cabaye, Matuidi et Ribéry formaient une première ligne de quatre au sein de laquelle venait s’ajouter Gonalons lorsque les Français étaient contraints de reculer dans leurs trente mètres. Enfin, la défense composée de Debuchy, Koscielny, Sakho et Evra devait rester intraitable autour de sa surface de réparation.

Sans surprise, les premières minutes de la partie ont offert le ballon à l’Espagne. Sur le premier ballon qu’ils ont eu à négocier, les Bleus ont envoyé une longue passe à destination de Benzema, pris par la charnière Ramos-Busquets. Matuidi et Cabaye tentaient bien d’être présents sur les seconds ballons mais la Roja sortait toujours gagnante de ces confrontations, sa maîtrise technique s’ajoutant à l’avantage du nombre dans son camp. Incapable de gêner les premières transmissions espagnoles, la première ligne défensive des Bleus faisait front à une quarantaine de mètres des buts de Lloris. Point très important, les distances entre les quatre milieux de terrain français étaient réduites un maximum. En vérité, l’objectif était d’encadrer les deux relayeurs qu’étaient Xavi et Iniesta, de manière à pouvoir limiter leur influence balle au pied, tout en bénéficiant de l’apport de Gonalons pour bloquer la profondeur.

L’organisation défensive française : en bleu, les deux lignes défensives. En rouge les marquages : Cabaye face à Iniesta, Matuidi et Xavi, Gonalons et Fabregas. Ribéry et Ménez pouvaient aider leurs partenaires si les milieux espagnols se tournaient vers les couloirs. En jaune, la réponse espagnole, utilisant Xabi Alonso et sa capacité à sauter des relais au milieu pour jouer sur des latéraux sans adversaires directs. A signaler que Xavi et Iniesta pouvaient aussi décrocher à hauteur du Madrilène pour lui offrir un soutien latéral. Dans ce cas, un milieu français pouvait sortir au pressing, symbolisé par les flèches blanches. Si Cabaye sortait sur cette ligne, Gonalons (ou Debuchy selon la zone) prenait son marquage (Iniesta) et Koscielny compensait à son tour sur Fabregas.

La sortie sur blessure de Silva au quart d’heure de jeu a été le premier coup dur pour l’Espagne dans cette partie, le Mancunien étant le premier homme censé décrocher pour prêter main forte à ces deux milieux de terrain. L’Espagne a alors revu sa copie en faisant de Xabi Alonso et de ses latéraux ses joueurs référents à la création (voir ci-dessus). Sans adversaire direct, le Madrilène a pu orienter le jeu d’une aile à l’autre, en bénéficiant (si besoin) des relais de ses milieux de terrain qui revenaient à sa hauteur pour faire sortir les milieux français. L’animation espagnole était alors assez simple. Sur les premières passes (depuis sa moitié de terrain), elle écartait le jeu pour faire reculer la première ligne française. Puis dans un second temps, elle ressortait le ballon du couloir en repassant par Xabi Alonso avant de lancer ses offensives (le plus souvent côté opposé).

Une fois la première ligne française acculée dans ses 30 mètres, les Espagnols ont insisté sur l’aile gauche. Avec Alba, Iniesta et Pedro (ou Cazorla), ils ont pu s’appuyer sur un triangle qui a trouvé des espaces entre le latéral (Debuchy) et le défenseur central (Koscielny) français. La plupart du temps, l’Espagne positionnait un joueur (Alba, Pedro) très haut le long de la ligne de touche de manière à fixer Debuchy à sa défense tout en offrant un relais vers l’intérieur pour un joueur qui prenait la profondeur. Pedro, Iniesta et Alba se sont échangés ce rôle à plusieurs reprises et ont profité de l’absence de repli des milieux de terrain français face à eux pour se retrouver face à Koscielny. Cabaye et Ménez ont souvent été pris de vitesse et il a souvent fallu que Gonalons compense les décalages, ce qui libérait des espaces devant la défense française. Conséquence, avant que Sergio Ramos n’ouvre le score, les Bleus concédaient de plus en plus de corners. Avant la mi-temps, le penalty obtenu par Pedro l’a été après un duel face à Koscielny. A ce moment de la partie, personne n’imaginait sans doute que l’arrêt de Lloris face à Fabregas fasse office de tournant du match.

Les attaques côté gauche de l’Espagne : autour du triangle Iniesta-Alba-Pedro. Ici, Alba joue le relais de relais excentré tandis que Pedro fait l’appel entre Debuchy et Koscielny. Cabaye et Ménez sont battus, ce qui oblige Gonalons à compenser pour éviter le duel entre le stoppeur français et l’attaquant espagnol.

L’Espagne sans étincelle :

Et pourtant, les deux équipes sont revenus aux vestiaires avec un seul but d’écart. Dominés, les Français n’avaient pas montré beaucoup de choses offensivement : seule la relation Ribéry-Benzema semblaient fonctionner lorsque les deux hommes réussissaient à prendre le dessus sur leurs adversaires directs (Arbeloa pour l’un, Busquets pour l’autre). Au retour des vestiaires, l’Espagne donnait en plus l’impression de revenir en ayant rééquilibré son système de jeu. Désormais, Cazorla épaulait Arbeloa à droite, offrant ainsi un second duo à celui formé par Alba et Pedro. Toutefois, le jeu espagnol continuait de pencher côté gauche en raison de l’apport d’Iniesta dans le couloir. Mais les tuiles allaient s’accumuler pour les locaux : touché lui aussi, Arbeloa était contraint de céder sa place à Juanfran. Plus qu’un changement à faire pour Del Bosque… Alors que son équipe commençait visiblement à fatiguer.

Car passées les dix premières minutes du second acte, la Roja a tout simplement arrêté d’attaquer. Les mouvements continuaient d’amener les ballons sur les ailes, mais plus personne ne daignait faire l’appel en profondeur censé mettre à mal la défense française. Et dans l’axe, Fabregas se montrait incapable d’offrir des solutions correctes par ces déplacements. Conséquence, comme à plusieurs reprises lors du dernier Euro, l’Espagne se devait d’enclencher le mode gestion en faisant tourner le ballon au milieu de terrain, de préférence dans la première moitié du camp français. C’est à ce moment précis que le coaching de Didier Deschamps a eu son importance. En faisant entrer Valbuena à la place de Gonalons, le sélectionneur français a inversé son triangle dans l’entrejeu, positionnant un joueur dans la zone de Xabi Alonso, le joueur-référent des Espagnols dans ce contexte.

Valbuena vs Xabi Alonso : le rôle-clé de cette deuxième mi-temps. Le Marseillais a été un vrai poison pour le Madrilène en restant dans sa zone. Sur l’image ci-dessus, le bloc français est positionné assez haut et la pression mise sur Alonso oblige le décrochage de Fabregas afin de conserver l’avantage du nombre (face à Cabaye et Matuidi). Problème, cela n’a même pas suffit puisque sur cette action, Matuidi jaillit sur Xavi et lance ensuite Benzema en profondeur. Une phase de jeu qui symbolise bien une Espagne inhabituelle et des Français plus conquérants.

Désormais, lorsque l’Espagne voulait ressortir des couloirs pour lancer une nouvelle phase offensive, ses milieux de terrain (Xavi, Xabi Alonso) se retrouvaient sous la pression des milieux français qui défendaient en avançant dans la foulée de Valbuena (Matuidi et Cabaye formaient le double pivot). Cette tactique était évidemment à double tranchant puisque les espaces étaient plus importants devant la défense française, mais elle s’est avérée payante face à des Espagnols qui ont multiplié les erreurs dans leurs transmissions. A ce moment de la partie, l’absence du double pivot espagnol habituel dans l’entrejeu (Busquets-Xabi Alonso) a certainement pesé très lourd dans la balance, la Roja perdant en nombre dans sa zone habituelle de gestion. Au-delà de sa présence défensive, Valbuena est aussi devenu un relais évident dans l’orientation du jeu, plus proche de ses milieux que Benzema et capable d’écarter rapidement vers les joueurs excentrés (Ménez et surtout Ribéry côté gauche). Sans doute fatigué, le Parisien a cédé sa place à Sissoko, entré dans un registre de milieu droit où il a pu faire parler son gabarit dans les dernières minutes (tant défensivement qu’à la remontée des ballons).

Finalement, l’égalisation française intervenue dans les arrêts de jeu est venue ponctuer une fin de match très mal gérée par les Espagnols : un corner mal négocié, un ballon bien ressorti du couloir droit par Sissoko et Cabaye, une orientation du jeu manquée de l’ancien Lillois… Mais une perte de balle immédiate Juanfran face au pressing de Evra. Derrière, tout est allé très vite : Sissoko a fait le travail en amont pour Ribéry. Giroud a fait un déplacement d’école dans la surface espagnole et au bout des arrêts de jeu, les Bleus étaient récompensés de leur deuxième mi-temps. Une récompense juste, qui est venue punir une Espagne complètement à côté de son sujet dans la dernière demi-heure. Tellement qu’il ne faudrait pas que les Français regrettent leurs occasions en mars prochain lors du match retour. Mais avant cela, ils auront une victoire à aller chercher face à la Géorgie dans des conditions bien différentes.

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1 réponse

  1. aziz dit :

    « …Cette tactique était évidemment à double tranchant puisque les espaces étaient plus importants devant la défense française, mais elle s’est avérée payante face à des Espagnols qui ont multiplié les erreurs dans leurs transmissions. » Très bien dit! ça aurait pu faire 2-0 ou 1-1 et c’était 1-1.
    En dehors du résultat, ça confirme (la deuxième mi-temps du moins)la méforme actuelle d’un grand nombre de Barcelonnais. ça sent vraiment la fin de cycle. En ce qui concerne l’EDF, cette équipe est meilleur quand elle ne doit pas construire le jeu. Rien de nouveau dans tout cela. Le dernier espagne -france à l’euro aurait pu tourner à l’avantage de cette dernière si les joueurs + entraineur avaient un peu plus cru. Mais je crois que Blanc était tellement admirateur de l’espagne qu’il a assisté résigné à la défaite de son équipe. Au contraire du bourrin Deschamps qui ne respecte rien. Il a su : 1-trouver les bons mots à la mi-temps 2- faire les bons remplacements. Bravo!

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