[Courrier des lecteurs] La défense à trois, disparue pour le football moderne ?

Ayant des difficultés pour trouver des sujets intéressants, j’ai relancé le concept des questions posées sur la page de fan Facebook de e-foot ce vendredi. En attendant de pouvoir répondre à Julien, Yann et le gars de Deux Pieds Décollés, j’ai bossé sur la première question : « Forte d’un règne apparemment sans partage, la défense à plat est-elle indéboulonnable ? Autrement dit, reverras-t-on un jour le libéro, ou les qualités athlétiques des défenseurs centraux et/ou des gardiens modernes l’ont-il définitivement effacé des schémas tactiques ? » Signé Vincent qui tient deux blogs sur Arsenal ici et ici. Réponse, en plusieurs temps.

Ah, la fameuse défense à trois et ses schémas de jeu old-school qui réapparaissent aux yeux du monde le temps d’enchanter une Coupe du Monde et de lancer des débats sur leurs possibles retours à la mode… Avant que la réalité et les back-four reviennent lors du tableau final de la compétition et que tout rentre dans l’ordre. Passons d’abord rapidement sur la question : la défense à plat est-elle indéboulonnable ? Evidemment, non. Certains irréductibles entraîneurs, même en Europe, résistent encore et toujours à la défense à quatre. Gian Piero Gasperini, du Genoa, en est le meilleur exemple avec son 3-4-3.


Source : Football-Lineups

Sans rentrer dans le détail (parce que je n’ai de toute façon pas vu jouer le Genoa depuis pas mal de temps maintenant), on distingue les pistons habituels sur les côtés : des latéraux dotés d’une technique assez sûre pour apporter un plus offensif, que ce soit pour la conservation et la circulation du ballon ou pour la finition des mouvements dans les couloirs. En clair, tel que je l’imagine en lisant ce schéma, seul trois joueurs sont avant tout consacrés aux tâches défensives et de couverture : les trois défenseurs centraux, qu’ils soient stoppeurs ou libéro.

Or, plusieurs grands clubs européens font aussi ce choix de réserver trois joueurs pour ce genre de tâches : je peux citer le Barça avec Puyol, Piqué et Busquets en sentinelle ou Chelsea avec Terry, Alex et Mikel (ou Essien selon les blessures). Bizarrement (ou pas évidemment), ces deux équipes possèdent elles aussi des latéraux qui n’hésitent pas à apporter un plus offensif (Daniel Alves, Maxwell / Cole, Ivanovic…). Lorsque ces équipes ont le ballon, une défense à trois se forme presque naturellement alors que le reste du bloc se déploie pour préparer le mouvement offensif.

Le magnifique exemple du Mexique lors de la dernière Coupe du Monde :
défense à quatre sans ballon, Marquez qui glisse entre les deux stoppeurs avec…
Et les latéraux qui ont un rôle moteur dans les couloirs comme ceux d’un bon vieux 3-4-3.

Ce constat s’applique pour la majorité (pour ne pas dire l’intégralité) des équipes évoluant en 4-3-3 ou avec un milieu de terrain en losange. L’assise défensive est assurée par trois joueurs… Le triangle « libéro derrière deux stoppeurs » s’est tout simplement inversé pour passer au « deux stoppeurs derrière un milieu défensif ». Pourquoi cette évolution ? C’est la question à se poser. Pourquoi le football moderne ne produit plus de libéro au lieu de produire des sentinelles à foison. Jusqu’ici, on a vu que l’animation autour n’avait pas vraiment évolué, c’est donc ce profil qui fait la différence.

Deux aspects de l’évolution du jeu me paraissent intéressants pour tenter d’expliquer ce constat. On a d’abord l’utilisation de la règle du hors-jeu par les défenses, l’alignement est toujours difficile à mettre en place si l’un des défenseurs a pour principale vocation de jouer les couvertures. L’autre, c’est le besoin pour les équipes de remporter la bataille du milieu de terrain. La majorité des équipes évoluant avec une sentinelle ont pour point commun d’évoluer assez haut avec pour but la maîtrise du ballon. En plus de (parfois) donner le tempo pour le pressing, la sentinelle est aussi là pour combler les brèches et ralentir le contre adverse.

Un petit article que j’avais écrit il y a un peu plus d’un an sur ce profil typique du football d’aujourd’hui.

Densifier le milieu pour y gagner la bataille, faciliter l’alignement de la défense pour tirer profit de la règle du hors-jeu. Ces deux besoins collectifs ont abouti sur le besoin d’un individu, la milieu défensif, la sentinelle appelé aussi libéro devant la défense par certains. Pas par hasard… La question que l’on peut se poser aussi, c’est de savoir quel besoin est arrivé avant l’autre. Est-ce que le football avait, dans son évolution, besoin des milieux défensifs ? Ou est-ce que c’est parce des joueurs d’un certain profil ont fait leurs classes dans les centres de formation que le football s’est adapté au fil des années ?

L’oeuf ou la poule en somme… Toujours est-il qu’aujourd’hui, ce déplacement du libéro devant la défense a, de mon point de vue, rendu tous les joueurs défensifs moins fins sur le plan technique qu’il ne pouvait l’être auparavant. Le premier exemple me vient de l’Italie qui n’a pas trouvé de successeurs à tous ses élégants défenseurs des années 90 (Maldini, Baresi, Costacurta etc…). Et pour cause, on ne demande plus aux défenseurs de dépasser leur fonction comme le pouvait le faire les libéros auparavant. « Tu joues court sur ton libéro devant ou ton latéral… Ou tu balances un scud dans le camp adverse. »

Heureusement, pour mon plus grand bonheur, un petit Espagnol de 23 ans (c’est autre chose que la génération 87 française au niveau des défenseurs d’ailleurs…) a éclaté il y a quelques mois du côté de Barcelone. Stoppeur dans le football d’aujourd’hui, il possède néanmoins beaucoup de qualités du fameux libéros à l’ancienne. Ce n’est pas pour rien s’il est surnommé Piquenbauer (par Wikipedia en tout cas)…

Pour conclure : non, la défense à quatre n’est pas indéboulonnable, c’est simplement la défense à trois qui a évolué avec le passage du libéro devant la défense. Conséquence logique, les formateurs ont adapté leurs travaux à ce besoin d’un nouveau profil. Résultat, les stoppeurs se rapprochant aujourd’hui des libéros d’antan sont surtout les plus doués techniquement et ceux dotés d’une intelligence de jeu au-dessus de la moyenne, particulièrement lorsqu’il s’agit d’apporter un plus offensif. Mais tant qu’ils ne seront pas testés à ce poste, difficile de dire s’ils ont la science du placement et de la couverture de Beckenbauer et de ses collègues.

Bonus : L’Amsud résiste

Pour terminer ce billet (réussi je l’espère), voilà un schéma qu’un pote, entraîneur chez les jeunes, a croisé chez un adversaire lors d’un tournoi international avec son équipe. La nationalité exacte de l’entraîneur m’est inconnue, je m’en tiendrai donc au « Vénézuélien ou Colombien » que l’on m’a annoncé.

Comme vous le voyez, c’est très spécial pour nous, Européens. Si les trois défenseurs et les deux milieux défensifs ne choquent pas, c’est le positionnement très haut des deux joueurs de couloir qui frappe. A l’arrivée, si l’on prend le schéma à l’envers, on a en fait droit à un 4-2-3-1 inversé. Imaginez donc une ligne de quatre milieux offensifs (deux ailiers, un vrai 10 et un 9 et 1/2 par exemple) derrière une pointe. De quoi faire tourner les têtes de n’importe quelle défense !

Reste alors la question logique du repli défensif : comment l’articuler pour qu’il soit viable ? Après une première réflexion, j’imagine tout à fait les deux milieux défensifs ne pas être très agressifs sur le porteur de balle au milieu de terrain et faire simplement écran pour ralentir la remontée de balle adverse. Dans le même temps, les deux défenseurs excentrés s’écartent pour couvrir les couloirs pendant que l’axial se charge de l’attaquant principal. Une chose est sûre : les quinté offensif doit en revanche abattre un sacré pressing pour limiter au maximum ce genre de phases de jeu !

12 réponses

  1. Anne Onyme dit :

    Article intéressant, même si au final il traite plus de l’avènement de la « sentinelle » du milieu que de la (réelle) défense à 3 (mais comme tu le dis, elle est si peu utilisée aujourd’hui, qu’il n’y a pas grand chose à analyser).

    J’ai néanmoins une question/remarque qui me vient à l’esprit :
    Ok pour les deux problèmes que tu cites (hors-jeu/bataille du milieu), mais n’est-ce pas plus directement la quasi-disparition des systèmes à deux attaquants, au détriment d’ailiers (4-3-3 ou 4-2-3-1, les deux systèmes les plus utilisés), qui fait que la défense à 3 est devenu inadaptée (si les ailiers sont pris par les joueurs de couloir, tu te retrouves avec 3 centraux contre 1 attaquant, et donc en sous-nombre au milieu (et là ça rejoint ta bataille du milieu), et si ce sont les deux « centraux-latéraux » qui s’occupent des ailiers, tu te retrouves en situation de 3 vs 3 derrière, et en gros danger dès qu’un joueur se fait passer).

  2. Groover dit :

    Force est de le reconnaître : ça, c’est de la réponse !

    Merci Florent, je ne doutais pas de ta science tactique hors pair. L’évolution des profils de joueurs, et tu l’analyse à la perfection, prend un part importante dans ce changement. Et ce n’est que le début : dans un prochain post sur la page Arsenal de Panenka, je reprendrai d’ailleurs l’analyse d’Arsenal FC sur le travail des milieux des Gunners. Où l’on se rend compte du nouveau rôle confié au 6 (en l’occurrence Song) dans un système en « double pivot » : Le libéro devenu mid def devant la défense avance encore d’un cran pour être à la hauteur du 10.

  3. Florent dit :

    @Anne : L’arrivée des systèmes à une pointe a en effet aussi eu son poids dans la disparition de la défense à trois. Néanmoins, pour ça aussi, c’est le besoin de densifier le milieu de terrain qui a petit à petit raison de systèmes à deux attaquants. On s’y retrouve à l’arrivée je pense :)

    @groover : Ouais le six qui dépasse sa fonction, ça se fait de plus en plus. Song commmence à maîtriser le geste, mais Touré reste le big boss dans ce genre d’exercice. :P

  4. saM dit :

    Très bon article (comme dhab, me direz-vous) mais j’aime bien également l’argument d’Anne Onyme (haha..) car les nouveaux systèmes offensif laisse finalement très peu d’équipe avec 2 vrai attaquant (9) et la plupart des équipes misent sur des ailiers. Difficile donc de mettre en place une défense à 3 pour ensuite laisser les latéraux monté puisqu’il y a déjà au avant poste 2 joueurs très offensif sur les cotés. Je pense que c’est également une très bonne explication.

    Sinon concernant les systèmes à 3 défenseurs, les exemples qui me viennent assez rapidement à l’esprit sont la Hollande 2004 avec Cocu qui a une formation de défenseur/libéro placé en sentinelle mais prenant vraiment une place de défenseur sur les phases offensives. À noter que cette équipe de la hollande avait également 2 ailiers. Les latéraux étaient donc de vrais latéraux qui se place le plus souvent au milieu de terrain pour soutenir la récupération plus que pour créer les offensives sur les cotés. Une très belle équipes mais qui manquait je pense de joueur à certains postes. L’autre exemple est la juventus de début 2000 mais dans son schéma, la défense à 3 servait avant tout à densifier le milieu de terrain pour laisser Zidane libre en meneur de jeu avec devant lui 2 attaquants. Une très bonne équipe mais qui reposait essentiellement sur le talent de Zidane pour créer les offensives et ensuite à Del Piero et Inzaghi de planter. Avantage et inconvénient donc. :)

  5. Anne Onyme dit :

    L’une des raisons pour lesquels j’avance l’argument principal des systèmes à 1 (ou 3 selon que l’on considère les ailiers comme attaquants, mais ça ne change rien à l’idée) attaquant ayant entrainé la disparition des défenses à 3 (ou 5 Selon blablabla …), est un simple constat que l’on peut par exemple faire sur le championnat de France :

    Au début des années 2000, beaucoup d’équipes jouaient à 3 derrière (sans doute initialement pour contrer efficacement les 4-4-2 dits classiques qui étaient les plus en vogue à la fin des 90’s). C’est à ce moment là que Lyon, l’un des premiers clubs français ayant adopté les ailiers plus une pointe (4-5-1 d’abord, 4-3-3 ensuite) a commencé à tout gagner. Petit à petit, les autres clubs se sont adaptés, ont abandonné la défense à 3 et ont adopté les 3 joueurs devant.
    Simple coïncidence ? J’en doute …

    Et maintenant que ce système est devenu dominant, il faut de nouveau innover, d’abord avec les ailiers inversés de plus en plus présent, puis, comme tu l’as souligné, la sentinelle devant la défense qui se place entre les arrières centraux en phase offensive pour permettre aux latéraux de monter.
    Et si je devais miser une piécette sur le système des 4-5 années à venir, je miserais bien sur le retour du 4-4-2 à plat (style Brest ou Lorient) avec deux milieux sur les ailes travailleurs pour contrer les latéraux, et deux pointes pour jaillir rapidement en contre et être en surnombre (ou du moins à égalité) face aux deux centraux adverses.
    Qui vivra verra ….

  6. saM dit :

    Il y a également le PSG qui joue en 4 4 2 avec 2 joueurs sur les cotés offensif mais très travailleur. Il suffit de voir les efforts fournis par Nêne à chaque match pour contrer le latéral en face. C’est vrai que le 4-4-2 semble revenir à la mode par rapport au 4-3-3 d’il y a quelques saisons (barça, chelsea, lyon, etc.)

  7. @lx du BLOGaL dit :

    Selon moi il y a deux façons de retrouver la défense à trois dans les tactiques actuelles : la sentinelle qui vient renforcer les deux axiaux comme tu le présentes très bien, et autre possibilité : avoir un des deux latéraux qui ne participe pas au travail offensif en jouant finalement troisième défenseur : exemple la fameuse ligne défensive de Jacquet Lizarazu-Desailly-Blanc-Thuram. Il y a un équilibre à trouver dans l’équipe et trois joueurs défensifs sont nécessaires, les deux défenseurs centraux + 1, un latéral ou un n°6 proche de la défense.

  8. @lx du BLOGaL dit :

    A propos du 4-4-2, une des grandes difficultés (financière) aujourd’hui est d’aligner deux attaquants de grande valeur et de les laisser jouer ensemble sufisamment longtemps pour qu’ils créent des affinités. (ex Del Piero – Trezeguet).

  9. saM dit :

    Oui et d’ailleurs le barça avec la ligne abidal-Puyol-Piqué-Dani Alvès avait également plus ou moins ce système défensif. Abidal restait très bas quand le match était plus dur et qu’il fallait davantage d’assise défensive mais avait l’autorisation de monté quand le match était globalement maîtrise. L’inter a également eu ce système défensif avec le seul Maicon autorisé a jouer offensif et souvent Chivu dans le coté gauche très défensif. C’est aussi une bonne solution à condition d’avoir un défenseur central très mobile pour couvrir le coté offensif. Lucio l’a plutôt bien fait avec Maicon, et Puyol (ou piqué) avec Alvès.

  10. saM dit :

    Je trouve qu’il y a beaucoup de club disposant d’un duo complémentaire et talentueux mais le plus souvent c’est vraiment une volonté des coachs de blindé le milieu de terrain en priorité. Parce-que sinon je pourrai cité : des duo comme Del Piero – Quagliarella(Amauri), Eto’o – Milito, Torres – Kuyt, Berbatov – Rooney, Higuain – Ozil(Benzema), Vucinic – Boriello(Totti), Pazzini – Cassano, Cavani – Lavezzi, Drogba – Anelka, Chamack – Van persie, Forlan – Aguero, etc.

    Niveau duo d’attaquant il y a de quoi faire, mais bien souvent les coachs n’aiment pas(plus?) ce système offensif. On le voit bien avec le PSG, c’est très difficile d’équilibrer l’équipe avec 2 attaquants. C’est donc plus un problème tactique que financier puisque la plupart des équipes peuvent se doter de 2 très bon attaquants encore faut-il jouer pour eux et les laisser créer des affinités.

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