Bordeaux 3-0 Milan AC : l’analyse tactique

Cela fait 20 ans jour pour jour. Le 19 mars 1996, les Girondins de Bordeaux, emmenés par trois futurs champions du monde (Zidane, Lizarazu, Dugarry), écartent le Milan AC en quarts de finale de la Coupe de l’UEFA. Battus 2-0 à l’aller, ils font l’exploit de renverser la tendance en l’emportant 3-0 dans un Parc Lescure survolté. Retour sur une rencontre restée dans l’histoire comme l’une des plus belles parties jouées par un club français en coupe d’Europe.

Les compositions : 

Autour de sa triplette de talents, auxquels il faut ajouter le Néerlandais Richard Witschge, Bordeaux est une équipe de « joueurs de devoir ». Vingt ans après, certains sont d’ailleurs encore au club, comme Jean-Luc Dogon et Philippe Lucas qui travaillent pour le centre de formation.

Côté milanais, l’équipe n’est certes plus celle qui a marché sur l’Europe au début des années 1990 mais elle reste un très gros calibre sur le plan européen. Les noms alignés en défense ne peuvent qu’impressionner (Panucci, Baresi, Costacurta, Maldini) et la présence de Desailly devant celle-ci annonce la couleur : difficile de leur mettre ne serait-ce qu’un petit but ! Devant, le tandem Weah-Baggio a de quoi inquiéter plus d’un défenseur.

Bordeaux - '96 vs Milan AC - 96' - Football tactics and formations

– Ne pas prendre de but : 

Et pourtant, c’est bien la première mission des Bordelais face à un tel adversaire. Après la défaite 2-0 du match aller, le moindre but encaissé peut mettre fin à des espoirs de qualification déjà minces au coup d’envoi.

Les Girondins démarrent la rencontre en mettant beaucoup d’intensité dans les courses et de présence dans les duels. L’objectif est clairement de mettre le Milan AC sous pression dans sa moitié de terrain, d’autant plus que la formation de Fabio Capello démarre la rencontre sur un petit rythme. Les Italiens attendent leurs adversaires dans leur camp, espérant sans doute les piéger en contre grâce à la vitesse de George Weah.

Mister George n’a d’ailleurs besoin que de quelques secondes pour se mettre en évidence (2e) : il dépose Lizarazu et apporte le danger aux abords de la surface bordelaise. Le Libérien a des espaces à exploiter sur les côtés alors que les deux latéraux bordelais sont très agressifs et veulent défendre en avançant face à leurs adversaires directs (Albertini, Donadoni).

A gauche comme à droite, Bordeaux met beaucoup de pression grâce aux sorties de ses deux latéraux.

A gauche comme à droite, Bordeaux met la pression grâce aux sorties de ses deux latéraux.

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C’est la même chose de l’autre côté avec Toyes qui n’hésite pas à sortir pour soutenir Dutuel face à Donadoni.

Pour assurer l’équilibre de ce dispositif, Gernot Rohr mise sur la présence de Philippe Lucas devant la défense. Ce dernier devient rapidement le garde du corps attitré de Roberto Baggio, chargé de le suivre partout où il va. Cela laisse Weah seul entre les deux défenseurs centraux girondins, Dogon et Friis-Hansen.

Lorsque les milieux et les attaquants girondins font les efforts pour perturber la relance adverse, ce dispositif permet de bien gérer la profondeur et le jeu long des Milanais. La vitesse des latéraux (Toyes et Lizarazu) permet aussi de combler les brèches qui pourraient exister sur les côtés.

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En couverture de leurs partenaires, Philippe Lucas, Jacob Friis-Hansen et Jean-Luc Dogon contrôlent les déplacements de Baggio et Weah.

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Pas de solution courte pour Milan grâce au travail des Bordelais. Sur le jeu long, la défense est en place avec des latéraux prêts à fermer si nécessaire.

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Sur le jeu court, Bordeaux s’appuie sur la participation des milieux et des attaquants pour venir enfermer leurs adversaires.

Le problème pour les Girondins intervient durant leurs temps faibles, lorsque le pressing se relâche et que le Milan AC a le temps de repartir depuis sa défense. La structure défensive bordelaise souffre en effet de la consigne donnée à Philippe Lucas. La position avancée de Roberto Baggio le pousse souvent à jouer collé à sa défense. Cela crée des brèches au milieu, particulièrement entre Zidane et Witschge, qui défend trop extérieur et laisse des espaces dans son dos.

Le Milan AC trouve une relation forte entre Baresi et Albertini, qui permute rapidement avec Vieira pour retrouver une position axiale. Pas attaqué, le défenseur central exploite l’intervalle entre Zidane et Witschge pour trouver son partenaire. Cela provoque ensuite la sortie de l’un des axiaux chargés d’assurer la couverture (Dogon, Lucas ou Friis-Hansen), créant derrière un deux-contre-deux entre le reste de la défense et le tandem Baggio-Weah.

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Lorsque Bordeaux laisse le temps à Milan de ressortir, ces derniers ont un espace à utiliser entre Zidane et Witschge.

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Lorsque la passe arrive à destination, cela force un défenseur à sortir, créant une situation dangereuse (deux contre deux) dans son dos.

Heureusement pour les Girondins, le Milan AC est à la peine au moment d’enchaîner après ces séquences. Mieux, il souffre aussi du manque de créativité de son milieu de terrain, Marcel Desailly en tête. Destructeur hors-pair – le Barça s’en souvient encore -, le Français est beaucoup plus à la peine quand il s’agit de créer. Plusieurs fois, il ralentit le jeu et permet à Bordeaux de se repositionner.

En fin de première mi-temps, les Girondins règlent aussi une de leurs problèmes en trouvant une structure plus conventionnelle pour faire face à la relance du Milan AC. Derrière Dugarry et Tholot, Zinedine Zidane se retrouve en pointe d’un milieu en losange qui voit Dutuel et Witschge défendre plus à l’intérieur du terrain qu’auparavant. Ce replacement règle ainsi les problèmes que connaissaient les Girondins sur les relances de Baresi.

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Desailly est servi par Baresi mais il met beaucoup de temps à jouer vers l’avant, ce qui facilite le retour des Bordelais (Zidane).

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Le passage en 4-4-2 losange permettra aux Girondins de bien mieux gérer les relances dans l’axe du tandem Baresi-Costacurta.

– Marquer : 

Offensivement, Bordeaux mise beaucoup sur le jeu long en début de partie, toujours dans l’optique d’aller chercher les Milanais dans leur moitié de terrain afin de les mettre sous pression (2ème ballon). Christophe Dugarry est très présent dans les duels aériens, souvent face à Panucci et Maldini afin d’éviter l’axe Baresi-Costacurta. Le jeune attaquant obtient plusieurs coups de pied arrêtés qui permettent à Bordeaux d’approcher les buts de Ielpo.

Lorsqu’il faut construire, l’équipe s’en remet au tandem Zidane-Witschge qui assure le relais entre la relance (Lucas-Dutuel) et l’attaque (Dugarry-Tholot). A l’inverse du Milan AC, qui s’enferre dans l’axe, Bordeaux s’appuie sur un latéral gauche bien en avance sur son temps, Bixente Lizarazu, pour rentrer dans les 30 derniers mètres. C’est lui qui offre l’ouverture du score à Tholot (14e) après un renversement de jeu bien senti par Witschge.

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Un jeu en triangle sur l’aile gauche avec Lizarazu à la finition et le tandem Witschge-Dugarry pour le lancer.

– Un match fermé : 

Au fil des minutes, le Milan AC élève tout de même son niveau. Très défensifs en début de partie, les joueurs de Fabio Capello remontent leur bloc afin de perturber les milieux de terrain girondins. Dans le coeur du jeu, un joueur sort du lot malgré cela : Zinedine Zidane, dont la disponibilité et la technique permettent de déjouer le pressing adverse et conserver le ballon. A la retombée du jeu long, Dugarry ne faiblit pas non plus et continue d’obtenir des fautes.

Au final, il faut de grosses erreurs girondines pour offrir des situations au Milan AC. C’est le cas pour Di Canio (remplaçant de Baggio à la pause) en tout début de deuxième mi-temps. Dans la foulée, Maldini crée le danger sur corner mais le score ne bouge pas. Le début de la 2e mi-temps est difficile avec un Milan qui accentue la pression et utilise les côtés. Donadoni apparaît enfin, tandis que Panucci s’autorise quelques montées à l’opposée pour soutenir Vieira.

Bordeaux joue aussi un cran plus haut car il y a un deuxième but à aller chercher. Lucas est moins collé à sa défense et le 4-4-2 en losange que l’on voyait en fin de première mi-temps tente désormais de bloquer le milieu milanais. Question d’équilibre oblige, ce sont les latéraux qui jouent moins haut afin de gérer la paire Di Canio-Weah, ce qui peut expliquer pourquoi les Milanais passent plus par les côtés (Donadoni, Panucci…).

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Le losange bordelais face à la relance milanaise.

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Proche de sa défense en première mi-temps, Philippe Lucas vient beaucoup plus aider ses milieux après la pause.

Malgré une superbe action collective pour décaler Dugarry (54e), ce début de deuxième mi-temps est très fermé. Les deux équipes se neutralisent : Milan ne parvient pas à créer le danger tandis que Bordeaux a du mal à remettre le jeu dans le camp adverse. L’équipe doit se contenter des coups de pied arrêtés obtenus par Dugarry ou Tholot. C’est justement sur l’un d’entre eux qu’ils Girondins reviennent au score au cumul des deux matchs (64e).

On entre alors dans le money-time de la partie. En l’espace de quelques minutes, Gaëtan Huard sauve les siens face à Weah après une erreur d’appréciation de Dogon (68e). Bordeaux fait bloc après cette alerte et c’est en contre que l’équipe française fait la différence grâce à un raid de Zinedine Zidane qui sert Dugarry (3-0, 70e).

Tenir : 

Il reste désormais 20 minutes de jeu et Bordeaux doit tenir. L’équipe recule alors que le Milan AC allonge de plus en plus afin de mettre la pression sur les buts de Huard. Les coups de pied arrêtés se multiplient mais la défense ne cède pas… et les autres sont là pour batailler sur les deuxièmes ballons. A défaut de pouvoir ressortir en contre (Dugarry et Tholot ont beaucoup donné), l’exploit est là.

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Loin du 4-4-2 milanais (défense de position), Bordeaux défend son avantage grâce aux efforts de ses joueurs, tous prêts à sortir sur le porteur.

Conclusion, 20 ans après ? 

Que peut-on retenir sur le plan tactique en redécouvrant ce match vingt ans après ? D’abord, mais cela a déjà été évoqué, le profil de Bixente Lizarazu. Tout au long de la première mi-temps, le latéral gauche a posé énormément de problèmes à la défense milanaise par ses montées qui n’étaient suivies par personne. Plusieurs fois, Bordeaux est passé grâce à sa vitesse après des relais de Witschge ou Dugarry qui embarquaient Panucci pour lui ouvrir l’espace.

A l’opposée, le profil unidimensionnel du destructeur tenu par Marcel Desailly était lui voué à disparaître. Sa première mi-temps n’a clairement pas aidé le Milan qui aurait eu besoin d’un créateur pour profiter des intervalles dans le milieu bordelais (Lucas trop bas, Witschge mal orienté…). L’apparition claire du 4-4-2 losange au fil des minutes a ensuite facilité la tâche des hommes de Gernot Rohr.

Dernier point pour une vision d’ensemble, l’opposition des deux collectifs avec l’un défendant sur l’adversaire (Bordeaux) et l’autre s’appuyant sur sa défense de position (Milan AC). Ce jour-là, c’est dans les duels que les Girondins ont pris le dessus sur une équipe adverse « bien en place » tactiquement. Et ce jour-là, Zinedine Zidane a symbolisé cela, alliant les qualités techniques qu’on lui connaît à un abattage défensif digne de ses partenaires Dutuel ou Lucas.

 

 

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3 réponses

  1. Hamada Jambay dit :

    Bonjour. Merci.
    On pourrait avoir une analyse d’un OM-Milan (pas ceux où Seedorf-Inzaghi nous surclassent en deux actions) ou encore un OM-Chelsea, MU Lazio .
    SVP.
    C’est pour nos petits coeurs souffrants. En attendant qu’on sache enfin ce qui se passe aujourd’hui dans le plus grand club français qu’on asassine.
    $
    Merci encore.

  2. franz dit :

    SUPER !

    Est-ce que c’est le début d’un nouvel axe de travail : des analyses de matchs historiques pour parler de l’évolution du football ?

    Ca serait top! sinon, c’est bien quand même !

  3. Hamada Jambay dit :

    C’est vrai qu’une analyse de Juventus-Nantes ou un Auxerre-Dortmund serait vraiment plaisante à lire, mais je pencherais plutôt pour un Auxerre-OM coupe de France 1996 ou un Lyon OM 5-5.
    Si c’est pour me déjuger et choisir un Liverpool Alaves, j’en serais heureux !

    En fait, j’aime toujours lire vos analyses

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