France-Allemagne : quand Löw s’ajuste « aux caractéristiques » des Bleus

Flamboyante durant les premiers tours des deux dernières grandes compétitions internationales, l’Allemagne avait à chaque fois buté sur les premiers « gros » obstacles une fois dans le dernier carré : l’Espagne en 2010, l’Italie en 2012. A chaque fois, la Mannschaft avait chuté face à une équipe maître du ballon et dominatrice dans l’entrejeu. Le 4-2-3-1 de Joachim Löw avait volé en éclats face aux organisations adverses, plus efficaces à la récupération et surtout capable d’un sans-faute technique dans l’entrejeu. Cantonnée à sa moitié de terrain et incapable de s’exprimer en contre-attaque, l’Allemagne n’était pas écrasée par les vagues offensives de son adversaire mais dégageait tout de même un sentiment d’impuissance. Et à chaque fois, c’est un « détail » qui avait fini par tourner en sa défaveur : un coup de pied arrêté repris par Puyol en 2010 et un Balotelli déchaîné en 2012.

Vendredi dernier face à l’équipe de France, l’Allemagne appréhendait son premier grand rendez-vous dans ce Mondial 2014. Bien qu’elle ait l’avantage de l’expérience, les dernières confrontations face aux Bleus laissaient imaginer une rencontre très serrée, entre deux équipes très proches l’une de l’autre (une victoire et une défaite, à chaque fois sur le même score de 2-1). Depuis le début de la Coupe du Monde, les Français semblaient même plus convaincants qu’une Mannschaft qui avait dû cravacher pour se défaire du Ghana, des Etats-Unis et de l’Algérie. L’absence de latéraux de formation dans les couloirs, des milieux de terrain en manque de forme (Schweinsteiger, Khedira), les problèmes étaient nombreux pour Joachim Löw et ce match face à l’équipe de France tombait peut-être trop tôt dans le tournoi.

Alors le sélectionneur allemand a fait le choix de s’adapter à son adversaire. Il l’a avoué après la rencontre : « Tous mes choix aujourd’hui (ndlr, vendredi dernier) étaient tactiques, par rapport aux caractéristiques de la France. (…) Notre force, c’est de pouvoir changer de joueurs et de schéma sans en être affaiblis. » En l’occurrence, ces fameux changements concernaient Lahm et son retour au poste de latéral droit, et la titularisation de Klose à la pointe de l’attaque. Götze faisait les frais du retour du buteur de la Lazio dans le onze de départ, Löw préférant Muller et Özil pour le soutenir.

Ces deux choix tactiques, « par rapport aux caractéristiques de la France », ont pesé lourd durant toute la partie. Menés rapidement au score (13e), les Bleus ont beaucoup couru après le ballon en raison de leur incapacité à bloquer la relance allemande. Seul en pointe, Benzema ne pouvait s’opposer qu’à un seul des deux défenseurs centraux adverses. Il fallait donc qu’il soit accompagné par l’un de ses partenaires. Cabaye, Matuidi et Pogba étant concentrés sur les trois milieux allemands, c’est généralement l’un des ailiers (Griezmann, Valbuena) qui sortait à hauteur de Benzema pour bloquer le deuxième défenseur adverse. Les Allemands se reposaient alors sur le jeu long de Neuer pour alerter leurs latéraux, et c’est ainsi que Lahm a très souvent permis à l’Allemagne de déjouer la pression française pour pénétrer dans le camp adverse.

Après avoir ainsi déjoué le pressing haut des Français, la Mannschaft revenait dans le coeur du jeu en exploitant les espaces entre les milieux et Benzema, seul dans l’axe et pris entre Hummels-Boateng et Schweinsteiger. Après le retour de Lahm à droite, c’est le positionnement en pointe de Klose qui prenait toute son importance. En phase défensive, les Bleus comptait d’abord sur Benzema, Pogba et Matuidi pour contrôler les trois milieux allemands, laissant Cabaye en couverture devant la défense. Ce premier système assurait toutefois aux Allemands un contrôle complet de la possession de balle grâce à Boateng et surtout Hummels, qui se chargeait alors de la première passe. Si les axiaux français décidaient de sortir sur ces derniers, Cabaye devait quitter sa position devant la défense pour les couvrir dans l’entrejeu.

C’est là que l’entrée de Klose, et la qualité de ses remises dos au but, ont permis aux Allemands de continuer à contrôler la possession de balle. Soutenus par Özil ou Müller, qui repiquaient à l’intérieur pour offrir d’autres solutions, l’attaquant de la Lazio pesait sur une défense française qui se retrouvait sans protection. Il a notamment eu de l’influence côté gauche, fixant Varane et permettant à Özil de s’infiltrer entre les lignes en semant Debuchy. La France et surtout Cabaye se sont alors retrouvés pris : Cabaye a passé son temps à courir dans le vide, à compenser pour les milieux sortis aux avants-postes et à revenir ensuite aider sa défense face aux prises de balle de Klose, Muller ou Özil. Souvent en retard, il n’a eu que peu d’impact, et sa défense s’est elle aussi révélée inefficace à la récupération.

Les Bleus parvenaient tout de même à faire reculer l’Allemagne. Mais celle-ci ressortait à chaque fois le ballon vers ses défenseurs ou Neuer. A ce niveau, la première ligne des Bleus a manqué de poids et de présence défensive… C’est d’ailleurs surtout là que la différence s’est faite sentir entre les deux formations : les Allemands (Kroos, Khedira, Klose, Muller) étaient beaucoup plus tranchants dans leurs sorties au pressing que les Français (Benzema, Griezmann, Matuidi, Pogba). Au-delà des cas individuels, c’est la synchronisation des courses qui a fait la différence en faveur de la Mannschaft.

Cabaye décroche entre Varane et Sakho pour s'ouvrir le terrain.

Cabaye décroche entre Varane et Sakho pour s’ouvrir le terrain. Klose le suit afin de le bloquer. Derrière, l’Allemagne est en 4-1-4-1 avec Kroos et Khedira dans les zones de Pogba et Matuidi, couverts par Schweinsteiger.

Cabaye joue latéralement vers Varane. Kroos sort immédiatement au pressing sur le défenseur madrilène, laissant Schweinsteiger reprendre le marquage de Pogba.

Cabaye joue latéralement vers Varane. Kroos sort immédiatement au pressing sur le défenseur madrilène, laissant Schweinsteiger reprendre le marquage de Pogba. La course du milieu du Bayern va forcer Varane à jouer long vers ses attaquants.

La maîtrise allemande, séquence n°1 : la conservation

Sur cette phase de jeu, l’équipe de France est en place dans sa moitié de terrain et veut s’appuyer sur le surnombre apporté par Cabaye dans l’entrejeu pour récupérer le ballon dans la première moitié de son camp. Mais la Mannschaft va s’en sortir grâce à sa maîtrise technique et à la disponibilité de Boateng afin de renverser le jeu côté opposé pour rentrer dans les 30 derniers mètres des Bleus.

Boateng est en possession du ballon. Le bloc français est en place. Personne ne le presse, mais Benzema, Pogba-Matuidi et Cabaye sont présents dans l'axe pour bloquer les milieux adverses.

Boateng est en possession du ballon. Le bloc français est en place. Personne ne le presse, mais Benzema, Pogba-Matuidi et Cabaye sont présents dans l’axe pour bloquer les milieux adverses.

Servi par son défenseur central, Lahm n'a pas d'autre solution que de lui rendre le ballon.

Servi par son défenseur central, Lahm n’a pas d’autre solution que de lui rendre le ballon. Khedira est pris par Matuidi et Evra bloque Müller sur l’aile. Dans l’axe, Cabaye se dirige vers la zone de jeu, alors que Pogba est toujours au contact de Kroos.

Matuidi profite de la passe en retrait de Lahm vers Boateng pour sortir au pressing. Il est couvert par Cabaye qui rejoint la zone de Khedira.

Matuidi profite de la passe en retrait de Lahm vers Boateng pour sortir au pressing. Il est couvert par Cabaye qui rejoint la zone de Khedira.

A 4 contre 4, l'Allemagne parvient à conserver le ballon.

A 4 contre 4, l’Allemagne parvient à conserver le ballon et à faire reculer les Français présents dans la zone. Le ballon ressort sur Boateng, sans adversaire, qui peut désormais changer le jeu sans difficulté pour alerter Özil. Sans se mettre en danger, l’Allemagne est ainsi parvenu à rentrer dans les 30 derniers mètres français.

La maîtrise allemande, séquence n°2 : face au pressing français

Contrairement au pressing allemand évoqué un peu plus haut, le pressing français est apparu beaucoup moins organisé et très facile à déjouer. Cette séquence permet de voir tout l’apport de Lahm dans ce domaine. Par la suite, ce sont les rôles-clés de Hummels et Klose qui sont mis en avant, toujours dans l’objectif de s’installer dans le camp des Bleus.

Menés au score, les Bleus sortent au pressing. Pogba va chercher Kroos, qui n'a pas d'autre choix que de jouer vers Boateng.

Menés au score, les Bleus sortent au pressing. Pogba va chercher Kroos, qui n’a pas d’autre choix que de jouer vers Boateng.

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Griezmann sort vers Boateng qui remet en retrait sur Neuer. Personne n’allant sur le portier du Bayern, ce dernier ajuste son dégagement vers Lahm, complètement seul dans le couloir droit. Le décalage est crée et met en avant le manque de rigueur dans le pressing français. Normalement, le pressing aurait dû venir de Benzema puisque Matuidi est présent dans la même zone que lui au départ de l’action.

La bonne relance de Neuer élimine la première ligne des Bleus.

La bonne relance de Neuer élimine la première ligne des Bleus. Dans l’entrejeu, Matuidi et Cabaye doivent coulisser pour stopper la montée de Lahm et couvrir la course de Cabaye. Dans l’axe, Schweinsteiger se retrouve sans opposition.

Lahm sert Schweinsteiger dans l'axe mais Cabaye a la bonne réaction et sort pour bloquer le milieu adverse.

Lahm sert Schweinsteiger dans l’axe mais Cabaye a la bonne réaction et sort pour bloquer le milieu adverse. Schweinsteiger a toutefois le temps de voir venir son nouvel adversaire et se retourne pour jouer en retrait vers Neuer.

Cabaye reste en pointe du pressing avec Griezmann et Benzema afin de bloquer les solutions courtes pour Neuer (Hummels, Boateng, Schweinsteiger).

Cabaye reste en pointe du pressing avec Griezmann et Benzema afin de bloquer les solutions courtes pour Neuer (Hummels, Boateng, Schweinsteiger).

Les Allemands s'écartent

Les Allemands se repositionnent pour offrir des solutions à leur gardien de but. Schweinsteiger reste en place, Boateng redescend à hauteur, mais surtout Hummels s’écarte et se défait de Benzema, plus attiré par le ballon.

hummels-klose

Excentré côté gauche, Hummels s’est défait du marquage de Benzema. Valbuena sort pour tenter de compenser cette absence, alors que Cabaye est toujours haut dans le camp allemand. La pression ne vient pas assez vite sur Hummels, qui peut facilement trouver Klose, positionné entre les lignes, justement dans la zone normalement gardée par le milieu parisien.

Avec ses ajustements, Joachim Löw a ainsi mis à mal le point fort de l’équipe de France depuis le début du tournoi : sa capacité à récupérer le ballon au milieu de terrain. Les Bleus ont ainsi été privés de munitions en contre-attaque. Contrôlant le rythme de la rencontre, les Allemands ont aussi contenu sans grande difficulté le jeu placé des Français. Bref, la maîtrise allemande a pris le dessus sur la « puissance » française sur ce match. Une belle revanche pour le sélectionneur de la Mannschaft, qui s’était retrouvé dans la peau du perdant lors des deux précédentes compétitions. Désormais, c’est le Brésil qui se dresse sur sa route ce mardi soir. Et aux dernières nouvelles, ce serait au tour de la Seleçao de préparer un plan pour contrer les Allemands.

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 réponses

  1. aziz dit :

    Salut Florent,
    Tout à fait d’accord avec cette analyse. ça confirme bien l’impression d’impuissance que l’on ressentait à la télé. les Allemands ont gagné tactiquement. Ils arrivaient à se défaire du pressing très facilement et on avait l’impression que les nôtres étaient englués dans une toile d’araignée invisible. Deschamps a montré un peu ses limites de stratège sur ce coup là.
    Cependant, il ne faut pas oublier que jouer à 13 h a eu une influence importante dans le manque de réaction des Français. A aucun moment, ils n’ont été capables de « marcher » sur les Allemands (si tant est que ça soit possible, c’est pas des Suisses quand même!).

    Dernière chose: on espère bien un bilan tactique de la CDM la semaine prochaine!

  2. Shinji dit :

    Superbe analyse encore une fois.

    Sur toutes les phases, on voit que Benzema est en retard ou absent du pressing, pire encore, il est mal placé.

    Pourquoi reste-t-il collé à Hummels dans la séquence 1? Le jeu voudrait qu’il aille sur Boateng plutôt!

    Pourquoi Deschamps n’a pas utilisé le 4-4-2 madrilène en phase défensive? C’est un schéma que Benzema connait et qui a fait ses preuves contre les équipes qui relancent à partir de la défense. En plus Valbuena est habitué à se positionner à hauteur de l’attaquant lorsqu’il presse avec l’OM.

    Il a été trop conservateur à laisser Cabaye en sentinelle pour gérer les décrochages de Klose. C’est pas un vrai 6, il est très bon lorsque le bloc est haut et qu’il doit couper les trajectoires de passe (comme Gerrard à Liverpool cette saison), moins quand il est acculé et qu’il doit faire face à du jeu court. Il aurait fallu faire sortir un central au duel.

  3. @Shinji – En effet pour Benzema et pour le 4-4-2 « madrilène » qui renvoie aussi au 4-2-3-1 du Bayern la saison précédente. Il n’y a pas de secret à ce niveau, l’Allemagne d’aujourd’hui joue clairement « à l’Espagnole ». Pour la contrer, ça passe par un système qui peut lui mettre constamment la pression. Et ça, ça passe par des attaquants capables d’aller au pressing et de sortir n’importe quand sur le porteur de balle. D’où resserrer les lignes entre attaque et milieu de terrain. Au-delà de Cabaye en 6, les Bleus auraient peut-être gagné à être plus compact, en jouant plus bas mais en changeant de système. Sur ce match, il manquait clairement quelqu’un pour épauler Benzema quand l’équipe n’avait pas la balle.

  4. hanni dit :

    Un tres tres grand merci pour cette belle analyse. Contrairement aux journaux français qui disent pour la plupart que la france a rivalisé avec l’Allemagne, on voit bien que tactiquement la france s’est faite manger.

    Par contre j’ai une question, a quoi sert Howedes dans ce systeme ? Parce que je trouve qu’il n’apporte rien offensivement. Et meme defensivement je le trouve pas bon.

  5. Spike dit :

    Euh oui enfin si la France s’est faite « manger » et que l’Allemagne a « contrôlé », comment expliquer les occasions françaises, relativement nombreuses ? M’est avis que quand on concède des occasions, c’est qu’on contrôle pas tant que ça (sauf si la tactique consiste à laisser les attaquants perdre leurs duels avec le gardien expres pour les demoraliser).

    Analyse interessante, mais completement à sens unique (en jargon journalistique on dirait « à charge »), car sans doute lourdement teintée par le score.

  6. Sindo dit :

    Bonjour,

    Pourriez-vous svp, expliquer le positionnement allemand d’avant ce match, pour mieux comprendre les changements effectués (Klose, Lahm…) ?

    Comment jouait l’Allemagne avant ce match ?

  7. @Spike – Relativement nombreuses les occasions françaises ? Avant l’ouverture du score, il y a la situation Griezmann-Benzema lancés par dessus la défense + l’arrêt de Neuer sur Valbuena et l’action de Benzema en fin de partie. Tout ça parce que l’Allemagne est faible derrière et sur les ballons qui passent au-dessus de sa défense, oui. Mais la vraie question, c’est pourquoi – avec une défense adverse aussi fébrile – la France ne s’est pas créée plus d’occasions ? Parce que l’Allemagne a contrôlé la rencontre du début jusqu’à la fin, pour les raisons évoquées dans l’article. Même menée au score, la France n’a pas su mettre le pied sur le ballon (moins de possession = moins d’occasions, surtout face à un adversaire qui ne fait pas d’erreurs lorsqu’il est en possession, comme c’est expliqué dans l’article).

    Cet article n’est pas là pour dire que l’Allemagne est injouable. Il se focalise sur les changements de Löw, qui lui ont permis d’avoir le contrôle du milieu de terrain face aux Bleus. Mais cela ne veut pas dire que la Mannschaft a été imprenable sur toutes les lignes. C’est d’ailleurs ce qui pourrait la pousser à sa perte d’ici la finale (peut-être même dès ce soir).

    @Sindo – Tout est là. http://www.chroniquestactiques.fr/coupe-monde-analyse-tactique-allemagne-avant-quart-finale-france-97773/

  8. Quistinic dit :

    Merci pour cet article qui éclaire le «ressenti» du match. Peut-on poser comme hypothèse que DD a manque «d’audace» tactique et/ou que le 4 3 3 de l’EDF était trop prévisible ?

  9. franz dit :

    Super ! J’ai passé mon match a me demandé pourquoi Lahm était tout seul !

    J’arrivais pas à comprendre pourquoi le pauvre griezman n’était pas au marquage sur lui… ca m’a rendu fou!

    Merci !

  10. hanni dit :

    Bon ben tu vas etre tranquille ce soir Florent, l’analyse va pas etre longue a faire. Quel domination incroyable des allemands, ils sont vraiment impressionnant.

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