Suède 2-1 France : l’analyse tactique

Hier soir en Suède, l’équipe de France a connu son premier revers en compétition officielle depuis la finale de l’Euro. Avec cette défaite, les Bleus ont abandonné la première place du groupe A à leurs adversaires du soir (à la différence de buts). Ils sont même sous la menace des Pays-Bas (3 pts de retard) qu’ils retrouveront à la rentrée. Mais que s’est-il passé ? Analyse.

Les compositions : 

« On ne change pas une équipe qui arrive en finale de l’Euro. » Pour ce match, Didier Deschamps a refait appel à la colonne vertébrale qui avait débuté la finale face au Portugal en juillet dernier. Seuls trois joueurs n’étaient pas présents au coup d’envoi de ce match : Varane, Mendy et Sidibé.

Côté suédois, pas de surprise non plus. Le sélectionneur Andersson aligne son 4-4-2 habituel avec Forsberg dans un rôle de faux milieu gauche chargé de repiquer dans le coeur du jeu lorsque son équipe a le ballon.

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Une équipe de France venue chercher le match nul ? 

La question se posait déjà à la découverte du onze de départ français à la veille de la rencontre. Avant d’aller en Suède, les Bleus étaient après tout en position de force dans le groupe. En ramenant un point de Stockholm, ils maintenaient leur premier poursuivant à 3 pts et conservaient ainsi un joker avant les 4 derniers matchs (Pays-Bas, Luxembourg, Bulgarie et Biélorussie).

Les premières minutes de jeu sont allés dans ce sens : les Français n’ont pas spécialement cherché à avoir le ballon et ont attendu la Suède au milieu. Les défenseurs centraux Granqvist et Lindelof étaient rarement mis sous pression ; la possession a été un peu plus équilibrée qu’à l’aller, même si elle a fini par basculer en faveur des Bleus en deuxième mi-temps (56% au retour, contre 65% à l’aller).

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Lors du premier match entre les deux équipes, la France avait failli se faire prendre par les contres suédois. L’idée de Deschamps pour le match retour était peut-être de piéger la Suède comme la France l’avait fait avec la Suisse lors de la Coupe du Monde 2014. Ce jour-là, les Bleus avaient laissé leurs adversaire prendre l’initiative pour mieux les prendre de vitesse en contre-attaque.

En plus, en laissant l’initiative à l’adversaire, ce dernier a forcément moins d’opportunités pour nous contrer.

Une Suède aux circuits clairs : 

Face au 4-4-2 français, les Suédois ont eu du mal à se montrer dangereux mais ils ont au moins eu des circuits de jeu très clairs. Quelques minutes ont suffi pour les voir.

D’abord le plus simple : le jeu long sur les attaquants. Dès que les Français mettaient un peu de pression sur le porteur, ce dernier visait Berg ou Toivonen aux avants-postes. Le reste du bloc suédois accompagnait bien ce jeu très direct, répondant présent en soutien et dans la lutte pour les deuxièmes ballons (Ekdal, Johansson, Forsberg…).

L’autre circuit, plus court et au sol, se développait lorsque les Français laissaient plus de champ. Patients avec le ballon, les joueurs de Janne Andersson le conservaient en attendant une ouverture pour trouver Forsberg entre les lignes adverses. Et pour cela, Ekdal et Johansson se déplaçaient au milieu dans les zones de Pogba ou Matuidi, en espérant les attirer pour créer des lignes de passe directes vers leur meneur de jeu, voire leurs attaquants.

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Bref, la Suède avait des limites évidentes mais un véritable plan de jeu.

Equipe de France : une défense centrale très performante…

Limités mais cohérents, leurs choix tactiques se sont heurtés à la qualité de la défense centrale française. Qu’ils soient long ou court, les circuits suédois ont la plupart du temps pris fin lorsqu’ils croisaient le chemin de Varane et Koscielny. Sur les longs ballons, les deux défenseurs français ont très vite pris la mesure de leurs adversaires directs et remporté la majorité de leurs duels.

Face au jeu au sol des Suédois, ils ont aussi été très performants. Bien plus rapides que Berg et Toivonen, ils ont géré leurs déplacements sans grande difficulté. On les a aussi vus bien réagir dans des situations plus périlleuses, lorsque Forsberg était trouvé entre les lignes. Koscielny a notamment réussi une superbe intervention pour empêcher le meneur de Leipzig de lancer l’un de ses attaquants (18e).

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Conséquence de cette domination de la paire Varane-Koscielny (une constante depuis le début des éliminatoires…), la Suède a eu très peu de positons de tir favorables. La plupart des actions se sont conclues par des tentatives lointaines ou des centres renvoyés par la défense… à l’exception du but égalisateur de Durmaz (43e) où les fautifs sont nombreux.

… mais des limites dans tous les autres compartiments du jeu : 

Le problème des Bleus hier, c’est qu’à part cette confirmation de la défense centrale, il n’y a pas grand chose de positif à retenir… Prenons d’abord l’un des points les plus importants du match, si l’on reste sur l’hypothèse que le plan était bien d’attendre la Suède : les Bleus n’ont rien produit de concluant sur leurs transitions.

Certes, la Suède a fait preuve de rigueur : les Scandinaves ont fait les efforts à la perte et se sont toujours repliés en nombre. Mais côté français, les premières touches après récupération n’étaient que trop rarement orientées vers l’avant… et les projections manquaient de toute façon de tranchant pour avoir une chance de prendre de vitesse la défense suédoise. Un risque qu’il faut accepter quand on préfère Payet et Giroud à Dembélé ou Mbappé…

Sur attaque placée, ce n’était pas mieux. Malgré la motivation de Varane, prêt à prendre des responsabilités dans ce secteur en début de match, la France n’a quasiment jamais réussi à trouver des solutions et enchaîner entre les lignes adverses : Griezmann n’était pas dans sa meilleure forme, Payet a multiplié les mauvais choix et Sissoko n’est de toute façon pas fait pour ce registre.

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Cette absence de solutions dans le coeur du jeu, accentuée par la position de plus en plus basse de Pogba et Matuidi au fil de la première mi-temps, a repoussé les attaques françaises sur les ailes. Sauf qu’à droite, Sissoko et Sidibé n’ont pas été au niveau sur le plan technique face à une défense repliée… et à gauche, Mendy n’a pas pu s’appuyer autant qu’espéré sur Payet, qui manquait clairement d’inspiration.

A ces limites individuelles sur les ailes, il fallait en plus ajouter le manque de mouvements de Giroud et surtout Griezmann. Ce dernier s’est très peu associé à ses joueurs de couloir. Même constat pour Pogba et Matuidi, qui sont restés dans des rôles très sobres au milieu de terrain pendant une bonne heure de jeu (Pogba a pris plus de risques en fin de match lorsqu’il fallait forcer la décision).

Deuxième mi-temps : la Suède recule, la France ne change pas de rythme 

Assez fermée, la deuxième mi-temps a quand même vu l’équipe de France prendre l’ascendant. Plus qu’une hausse de leur propre rythme, les Bleus ont surtout profité de la baisse de régime des attaquants suédois, moins présents offensivement et surtout plus loin de leurs milieux en phase défensive. Un contexte nouveau qui a permis à Pogba d’évoluer plus haut et même de tenter sa chance (55e).

Le bloc-équipe français en a profité lui aussi pour avancer, transformant quelques récupérations de balle dans le camp adverse en attaques rapides (toujours sur les côtés). Sidibé et Sissoko ont offert à Griezmann la meilleure opportunité de la mi-temps, l’attaquant de l’Atletico étant mis en échec par Olsen sur cette action (53e) puis sur un coup-franc (63e). En face, la Suède a répliqué par des tirs compliqués (Durmaz excentré, Johansson de loin, Forsberg sur coup-franc).

Les entraîneurs sont alors entrés en scène. Deschamps a dégainé le premier avec un double changement : Lemar et Mbappé pour Payet et Griezmann, soit du poste pour poste pur et dur alors que son équipe semblait mieux terminer la rencontre. Ses remplacements n’ont apporté aucune réponse aux problèmes tactiques posés par la Suède. Le seul apport visible est venu de la prestation de Lemar, qui a bien plus produit que Payet sur l’aile gauche (80e, 88e).

Conclusion : 

« Quand on ne peut pas gagner le match, il faut ne pas savoir le perdre. » Didier Deschamps a ressorti la formule après la rencontre avant d’évoquer la regrettable boulette de Hugo Lloris. Le problème dans cette réflexion, c’est que cela sous-entend que l’équipe de France n’aurait pas pu gagner la rencontre d’hier.

Si c’était peut-être vrai il y a quelques saisons encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’équipe de France de 2017 n’est plus celle récupérée par Didier Deschamps après l’échec de l’Euro 2012. Entre temps, la formation française s’est remise en route et a sorti plusieurs joueurs que les plus grands clubs européens se sont arrachés et s’arrachent encore.

Dans sa carrière, Didier Deschamps ne s’est jamais retrouvé dans une telle situation : s’il est passé par plusieurs grands clubs en tant qu’entraîneur, il n’a jamais managé de grandes équipes. Pour ceux qui en douteraient, posez-vous froidement devant les effectifs qu’il a eu à sa disposition. Vous allez certes trouver une poignée de grands joueurs (niveau Ligue des Champions) mais jamais en majorité. Deschamps ayant atteint pas mal d’objectifs avec ces équipes-là, il applique la même recette avec l’équipe de France depuis maintenant 5 ans.

Collectivement, il n’y a quasiment aucune différence entre l’équipe de France qui a atteint la finale de l’Euro et celle qui a perdu hier contre la Suède (2-1). Les Bleus s’appuient sur les mêmes ressorts, plus physiques que techniques, plus solides que tournés vers l’avant. A chaque fois ou presque, les rencontres basculent sur des détails. Le plus souvent dans le bon sens, puisque la France a un réservoir de joueurs capables de faire la différence plus grand que les autres équipes… mais lorsque ce n’est pas le cas, cela donne le résultat d’hier.

On dit souvent qu’un bon entraîneur sait tirer le maximum du groupe mis à sa disposition. S’il ne peut pas travailler 7j/7 avec les mêmes éléments, un sélectionneur a l’avantage de pouvoir décider de son groupe. Le problème actuel de Didier Deschamps, c’est qu’il a façonné ce dernier à son image, pour le faire gagner à sa façon, alors que le potentiel de l’équipe est désormais beaucoup plus important.

Ne nous trompons pas de débat : oui, l’équipe de France peut gagner une grande compétition et la Coupe du Monde de cette manière. Elle a d’ailleurs failli le faire à l’Euro. Mais au-delà du résultat, toujours incertain, une évidence ressortira à chaque fois : tant que Deschamps sera là, elle n’atteindra sans doute jamais son meilleur niveau.


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12 réponses

  1. bruel dit :

    tout à fait d’accord avec l’ensemble de l’article. Deschamps sous performe l’effectif dont il dispose, mais malheureusement il est là jusqu’en 2018 au minimum (sauf non qualification pour la phase finale de la coupe du monde)

  2. Darkgugutte dit :

    La dernière 0hrase est tellement vraie.

  3. TheBMA dit :

    Salut Florian,
    Courte analyse malheureusement mais il semble que le match n’était pas fourni en apprentissages. Pourrais-tu répondre aux « polémiques » que ce match à soulevé ; Quid de Sissoko, qui était là pour bloquer un Forsberg impressionnant, mais Dembele, aurait-il pu apporter autant défensivement et plus offensivement ? Contre le Paraguay il semblait y avoir une vrai complicité technique entre lui, Pogba et Griezman mais est-il capable de bloquer un couloir droit déjà un peu déséquilibré par un Sicile moyen. L’autre question est celle à propos de Matuidi. J’aimerais tellement que tu t’attaquer à une analyse poussée de son apport en bleu, qui me semble, dans le jeu en tout cas, très limité. Est-ce qu’un Kante, dans l’optique d’un double pivot, pourrait vraiment apporter plus ? Comme semble le demander de nombreuses personnes

  4. Hamada Jambay dit :

    Bonjour,

    J’ai l’impression que des non francophones lisent vos articles et même posent leurs questions via gougueuletraductor.
    Ce qui, selon moi, est logique et mérité. J’adore votre style simple, précis, rigoureux et intuitif.

    Je suis content de lire cette conclusion. Deschamps a refondé le groupe France autour de valeurs saines de confiance, de compétition et d’ambition. Merci. Maintenant il faut laisser place à un tacticien capable de créer du jeu. Il serait injuste de lui retirer la gestion du groupe aujourd’hui mais moi aussi j’espère qu’il laissera sa place après le mondial. Inutile pourtant de trop rêver, la fédération est bien trop pingre pour faire venir un Ancelotti.

  5. Max dit :

    Salut Florent,

    Juste une question : dans ce marasme tactique que nous a proposé Deschamps, avec énormément d’incohérences, une m’a sauté aux yeux : si on part du postulat de départ que Sissoko était la pour bloquer son couloir…quel était l’intérêt, alors qu’on savait pertinemment que Forsberg allait constamment plonger à l’intérieur entre les lignes ? Il fallait donc Sissoko et Sidibé pour bloquer Augustinsson, alors que celui-ci n’est en plus pas connu pour son apport offensif énorme ? (à l’inverse de Martin Olsson qui est resté sur le banc). Donc au delà des faits…est-ce que déjà la solution tactique théorique n’était-elle pas déjà totalement hors-sujet ?

  6. Vincent dit :

    Deschamps a eu peur je pense des possibles passes perdues de Dembelé, car comme au match aller, il était évident que les suédois allait s’attacher à un jeu de transition rapide vers l’avant.
    Dembélé contre le Paraguay (une seule mi-temps sur le terrain), c’est seulement 50% de passes réussies!
    De quoi refroidir serieusement Deschamps à l’idée de le titulariser contre la Suède.

    Le vrai scandale de Deschamps, c’est un Lemar toujours pas titulaire que ce soit en amical ou en qualif. Comment laisser un joueur aussi extraordinaire, qui respire le football, un crack! sur le banc quasi tout le temps?

  7. Lautrec MOUDADA dit :

    « Tant que Deschamps sera là elle n’atteindra sans doute jamais son meilleur niveau »
    Cette sous exploitation du talent des joueurs est plus que visible
    Mourinho ferme le jeu, mais compense par les titres, quand on joue comme ça on se doit de gagner pour que « les gens ferment les yeux »
    Le choix des hommes par Deschamps traduit également le modèle de jeu qu’il espère voir son équipe jouer
    Se priver de Kanté parce qu’il aime se projeter énormément, alors que Matuidi c’est la « sentinelle à l’ancienne »
    Quant aux choix de Sissoko il est inexplicable , avant l’éclosion de Dembele , Mbappé et Le mar il aurait une excuse pour le manque de talents sur les couloirs mais maintenant non!

  8. Florent*
    Pour Sissoko, c’est con de le mettre pour bloquer Forsberg alors qu’il a passé le plus clair de son temps dans l’axe (comme au match aller). Un milieu à 3 avec Kanté aurait été plus approprié pour contrer ce joueur-là.
    Pour Kanté ou Matuidi, on va faire simple. A ce poste-là, les deux sont assez similaires sur le plan technique. Kanté est largement supérieur pour récupérer des ballons. Matuidi se projette plus. Mais ce n’est pas ce qu’on demande à un milieu de double-pivot (de se projeter). Résultat, oui je serais plus client d’un Kanté-Pogba. Je pousserais même pour un milieu à 3 avec un Lemar en 3e homme polyvalent (mais là je m’enflamme).

  9. J’en ai parlé dans un autre commentaire. En effet, y’a aucun intérêt à aligner Sissoko quand on connaît le profil de Forsberg…

  10. Moez dit :

    Oui c’est sûr que la méthode Deschamps est adaptée aux équipes plutôt challengers que prétendantes.
    Je pense que la principale cause de la titularisation de Sossoko était l’équilibre défensif, vu la titularisation de Payet à gauche, et la conviction de Deschamps qu’il faille garder une certaine continuité dans un groupe et le jeu.

    Maintenant, DD n’est pas parfait, il ne tirera pas 100% du potentiel de l’équipe, mais il est loin d’être con. La défaite face à la suède va le pousser / lui donner les moyens de remettre en cause la hiérarchie et leadership existant dans le jeu et le groupe.

    Après, il faut se rendre à l’évidence : quel autre entraîneur français est à un niveau mondial? Je trouve qu’on est complètement à la ramasse (par rapport aux hispaniques, aux Italiens, voire aux Allemands) à ce niveau depuis l’avènement du football de possession et pressing haut en Europe à partir de 2008.
    Le seul qui n’est pas à la ramasse est Zidane et c’est en grande partie grâce à son côté « Espagnol », peut être Favre de Nice s’il continue dans cette lancée.
    Il faut clairement remédier à ça.

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