Argentine : les chantiers de Jorge Sampaoli

Sa saison à Séville terminée, Jorge Sampaoli n’a pas chômé puisqu’il a officiellement pris ses nouvelles fonctions de sélectionneur de l’Argentine. Au programme de sa semaine, deux matchs amicaux délocalisés en Australie, face au Brésil et à Singapour, pour préparer la rentrée et une rencontre capitale face à l’Uruguay. L’occasion de revenir sur sa première liste, ses premiers choix et surtout de pointer les chantiers qui l’attendent sur la route du Mondial 2018.

Sa première composition :

La nomination de Sampaoli à la tête de l’Albiceleste a d’abord été source de fantasmes, forcément provoqués par la rencontre entre un disciple de Bielsa et l’une des sélections les plus armées de la planète sur le plan offensif. Sa toute première liste, qui ne comportait que des joueurs évoluant à l’étranger, a d’ailleurs permis d’imaginer plusieurs options assez folles puisqu’elle ne présentait aucun latéral.

En ne convoquant que 4 défenseurs centraux, Sampaoli donnait peut-être déjà quelques indices concernant ses envies sur le plans tactiques (défense à 3 ?). Et ce ne sont pas les convocations de deux latéraux évoluant au pays (Gomez et Tagliafico) qui ont inversé cette tendance. Pour affronter un Brésil invaincu depuis l’arrivée de Tite (9 victoires de rang), l’ancien coach du FC Séville a bel et bien opté pour un 3-4-3.

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Des limites pour relancer :

Le choix des hommes pour l’animer incitait néanmoins à la prudence quant à son efficacité immédiate. Pour construire depuis sa base arrière, une équipe a toujours besoin de défenseurs de qualité (technique et tactique). Avec Maidana en libéro, Otamendi à droite et Mercado à gauche, l’Argentine n’était pas la mieux armée pour ressortir.

Si Otamendi a compensé ses limites techniques par un bon positionnement, conséquence peut-être de son année passée avec Pep Guardiola, Mercado et Maidana n’ont pas été aussi actifs lorsqu’il fallait offrir des solutions à Romero pour repartir court. Qui plus est, au lieu d’occuper tout le terrain, cette ligne de trois a souvent évolué très proches l’une de l’autre et de fait facilité le pressing adverse.

On peut dès lors poser une question : les défenseurs argentins ont-ils du mal à ressortir en raison de leur mauvais jeu sans ballon ou de leurs limites techniques ? En vérité, les deux facteurs sont sans doute liés : ils ont peut-être évolué trop proches les uns des autres par crainte de perdre la balle… mais en faisant cela, ils ont aussi rendu le travail des Brésiliens plus simple.

S’il ne va certainement pas transformer ses joueurs en les voyant quelques jours seulement durant la saison prochaine, Sampaoli a bien un levier sur lequel faire progresser la relance : le « jeu sans ballon ». Ses défenseurs chiliens n’étaient pas forcément beaucoup plus plus doués techniquement. En revanche, ils avaient les bonnes intentions, le bon positionnement et les réflexes adéquats pour permettre à l’équipe de ressortir proprement le ballon

La Roja pouvait aussi s’appuyer sur un gardien de but (Claudio Bravo) très fiable balle au pied. Cela n’a pas été le cas pour Sergio Romero, très peu efficace à chaque fois qu’il a tenté d’éliminer lui-même le pressing adverse. Concernant ce poste très important pour le style Sampaoli, le salut passera sans doute par la mise en concurrence du portier de Manchester United (l’heure de Geronimo Rulli, convoité par Man City à une époque ?).

Au milieu, un circuit clair mais un manque de mouvement

En difficulté pour repartir de ses cages, l’Albiceleste a aussi connu des soucis dans l’entrejeu. Là encore, le manque de maîtrise technique des défenseurs a pesé lourd sur la partie. Ces derniers ont pris très peu d’initiatives avec le ballon. Leur positionnement sur le terrain, assez rapproché, compliquait aussi la création d’un décalage pour contourner la première ligne brésilienne.

Cette situation a forcé les milieux, Biglia et Banega, à décrocher pour prendre en charge la relance. Une fois arrivée dans cette zone intermédiaire, l’objectif de l’Argentine était clair : avec le 3-4-3, il s’agissait de trouver une première passe verticale pour trouver Dybala ou Messi entre les lignes.

Plusieurs options s’offraient ensuite aux deux meneurs : combiner entre eux ou avec un milieu se projetant à leur hauteur (3e homme), chercher la profondeur (Higuain) et/ou ouvrir le jeu vers les latéraux pour finir sur les ailes.

Du fait de leurs positions décrochées pour effectuer la relance, les deux milieux sont souvent partis de trop loin pour être de vraies solutions. De fait, cela réduisait les possibilités de combinaisons avec les meneurs. Et puisque devant, Higuain a très peu proposé, il ne restait réellement qu’une seule option : finir sur les ailes avec les montées de Di Maria ou Gomez.

A ce petit jeu, c’est le Parisien qui a été le plus en vue en étant à la finition de la plupart des actions. Néanmoins, il n’a pas été d’une grande efficacité. Son positionnement en tant qu’ailier gauche a limité sa palette puisqu’il ne pouvait pas repiquer à l’intérieur comme il aime le faire lorsqu’il évolue côté opposé.

La position reculée des milieux et le manque de mouvement des attaquants (Higuain, Messi) a aussi compliqué la tâche des Argentins lorsqu’il fallait utiliser les côtés pour progresser. Seul Dybala, sans doute le meilleur Argentin sur ce premier match, s’est démené entre les lignes pour offrir des solutions à ses partenaires. Mais en solitaire, difficile pour lui de faire la différence.

Ce constat renvoie à un autre problème de l’Argentine, déjà souligné dans un article précédent : le jeu de Lionel Messi et ce qu’il fait lorsqu’il n’a pas le ballon. Le Barcelonais est un joueur qui n’est pas toujours en mouvement. Dans un match, il peut s’éteindre et ne pas offrir de solutions pendant quelques minutes. Ses phases de repos lui permettent de conserver son explosivité lorsqu’il reçoit le ballon.

L’avènement et l’activité de Paulo Dybala offrent enfin à Sampaoli un circuit annexe (que l’Argentine avait peut-être perdu depuis la disparition des radars de Javier Pastore). Toujours en mouvement, l’attaquant de la Juve est un complément idéal pour compenser les temps faibles de Messi.

Mais s’il doit décrocher pour proposer des solutions à des milieux positionnés encore plus bas, il manque alors un élément aux avants-postes pour bouger et apporter de la profondeur. Sur ce match, cela a clairement été la limite affichée par Higuain…  et peut-être la raison pour laquelle Jorge Sampaoli a décidé de lancer Joaquin Correa dès le début de la deuxième mi-temps.

Que ce soit sur l’aile droite ou dans l’axe, l’attaquant du FC Séville a fait beaucoup plus d’appels que celui de la Juventus, se révélant ainsi être un bien meilleur complément à Messi et Dybala. En attendant Icardi ?

Sampaoli, pragmatique dès sa première :

« Sampaoli est meilleur que moi. Je le dis sans fausse modestie. Il n’y a qu’à comparer nos CV. Je n’ai rien gagné. Il sait s’adapter beaucoup plus que moi… » Les mots sont de Marcelo Bielsa et datent d’il y a quelques semaines, lorsque le nouvel entraîneur du LOSC participait à un séminaire sur le football à Rio de Janeiro.

Déjà avec le FC Séville, le technicien avait démontré sa capacité à s’adapter. Rappelons-nous de ce match retour face à l’Olympique Lyonnais en Ligue des Champions. Séville n’avait besoin que d’un nul pour passer et ce jour-là, l’équipe avait livré une partition « minimaliste » qui lui avait permis d’atteindre son objectif (en se faisant quand même un peu peur après avoir manqué des balles de 1-0).

Dès sa première avec l’Argentine, « Sampa » a rappelé qu’il n’était pas bloqué dans un système. Face à son 3-4-3, le Brésil présentait un système ultra-densifié dans l’axe, avec deux lignes de trois très compactes sur la largeur. Objectif évident : derrière l’activité de la ligne d’attaque, les trois milieux avaient pour mission d’empêcher l’accès à Messi ou Dybala dans le coeur du jeu.

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Conséquence logique, l’Argentine avait du champ sur les côtés mais n’avait pas les hommes pour les exploiter : comme on l’a dit plus haut, Otamendi et Mercado ont pris très peu d’initiatives balle au pied et lorsque Di Maria et Gomez recevaient le ballon, ils se retrouvaient sous la pression des latéraux adverses.

Au bout d’une demi-heure, Sampaoli a choisi de passer en 4-4-2. Axial gauche dans le 3-4-3, Mercado est passé latéral gauche et a permis à Di Maria d’évoluer un cran plus haut. De l’autre côté, Gomez a retrouvé un rôle de latéral de défense à 4, complétant l’arrière-garde avec Maidana et Otamendi.

Ce changement de système a offert à l’Argentine une option pour enfin progresser sur les côtés. En montant d’un cran à gauche, Di Maria a « bloqué » Fagner dans le couloir et ainsi offert du champ à Mercado, beaucoup plus enclin à porter le ballon dans ce nouveau rôle. La réciproque était toutefois moins vraie à droite en raison de l’absence d’un véritable milieu droit devant Gomez (Dybala, Messi et Higuain évoluant dans l’axe).

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S’il n’est pas directement lié au changement tactique, le but inscrit par les Argentins est arrivé quelques minutes plus tard et est venu récompenser la meilleure période de l’Albiceleste dans ce match. Après la pause, l’Argentine est restée en 4-4-2. Sampaoli a fait entrer en jeu Tagliafico à la place de Gomez (52e) pour mettre un spécialiste au poste de latéral gauche. Globe-trotter de la défense, Mercado a fini latéral droit jusqu’à sa sortie au profit de Mammana.

Globalement, la relance n’a pas vraiment été meilleure mais l’équipe de Sampaoli s’est au moins retrouvé dans un système plus adapté pour répondre à la densité opposée par les Brésiliens dans le coeur du jeu.

Et la défense dans tout ça ?

On vient de le voir en détails : l’animation offensive est le plus gros chantier de Sampaoli pour l’année à venir. Le technicien ne devra pas pour autant en oublier sa défense. Face au Brésil, la première inquiétude concernait l’équilibre de son 3-4-3 et sa capacité à empêcher la Seleçao de sortir en contre-attaque.

La rencontre a débuté par des séquences encourageantes pour les Argentins. Aussi prêts que les Brésiliens à sortir au pressing, ils ont réussi à forcer quelques relances longues grâce à un pressing bien lancé par les courses des attaquants et des latéraux. A la retombée, Maidana, Otamendi et Mercato étaient aussi très présents, au marquage sur leurs adversaires directs, afin de gagner les duels et récupérer très haut le ballon.

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A ces séquences positives, il fallait aussi ajouter une bonne activité à la perte (pour un match amical en tout cas), privant là encore le Brésil des transitions dont il raffole.

Au fil des minutes toutefois, un point faible est apparu : Maidana, qui s’est fait prendre à plusieurs reprises par la vitesse de Gabriel Jesus. Plus vif que son adversaire direct, l’attaquant de Man City a fait très mal en décrochant pour se rendre disponible et lancer ses partenaires (Coutinho, Willian) dans la profondeur. Servis dans l’espace, ces derniers allaient ensuite beaucoup plus vite que leurs vis-à-vis.

Le passage en 4-4-2 et le fait de mener au score en deuxième mi-temps a mis l’Argentine dans une position plus attentiste. Désormais en bloc médian, elle s’est calquée sur le système de jeu brésilien et a cherché à empêcher sa progression.

Avec du répondant dans les duels, elle a plutôt bien tenu au milieu de terrain, surtout dans un match qui a forcément baissé d’intensité au fil des minutes. La seule grosse alerte est venue d’une situation où le Brésil s’est infiltré plein axe pour chercher Gabriel Jesus en profondeur dans le dos de la paire Otamendi-Maidana. Plus vif que ses deux gardes du corps, l’attaquant brésilien a éliminé Romero mais n’a pas réussi à mettre la balle au fond des filets (poteau).

Conclusion :

En prenant les rênes de l’Albiceleste, Jorge Sampaoli s’est lancé dans un contre-la-montre difficile : il va devoir gérer de front les objectifs de résultats à court terme (se qualifier pour le Mondial) et le travail de fond que représente la mise en place de son style de jeu. La vidéo ci-dessous le montre : le jeu en vaut la chandelle vu les talents alignés aux avants-postes.

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1 réponse

  1. Dhia dit :

    Salut Florent,
    Une question qui n’a pas de lien avec l’article mais je savais pas comment te la poser d’une autre façon. Comment un entraineur peut-il créer son propre jeu de position ? Par exemple, s’il cherche à relancer en 4-2-3-1 et libérer un de ses défenseurs centraux tout en ayant une occupation spaciale cohérente, comment pourrait-il créer un jeu de position qui l’y aiderait (en partant du fait que son équipe relance face à un adversaire en 4-4-2) ?

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