Copa America : le Mexique ressuscite Johan Cruyff

Le football a perdu Johan Cruyff en mars dernier, mais ses idées sont encore à la page dans le petit monde du ballon rond. Pour son entrée en lice dans la Copa America, le Mexique lui a rendu un bel hommage. Aux manettes de la sélection depuis le mois d’octobre, El Profe Juan Carlos Osorio a tout simplement repris à la lettre le 3-4-3 qui avait fait la légende de Cruyff entraîneur au FC Barcelone.

Le 3-4-3 de Cruyff à la mexicaine :

Après ce petit rappel théorique sur le 3-4-3 vu par le Néerlandais, place à la pratique avec la sélection mexicaine. Dans les rôles de Koeman et Guardiola, on retrouve l’inusable Rafael Marquez et le jeune Diego Reyes (prêté à la Real Sociedad par le FC Porto). Cette paire est chargée d’orchestrer les sorties de balle, notamment en faisant le lien entre les deux autres défenseurs, très excentrés lorsque le Mexique est en possession du ballon : Nestor Araujo (Santos Laguna) et Hector Moreno (PSV Eindhoven).

Grand espoir devenu cadre de la sélection, Andrés Guardado (PSV Eindhoven) évolue en tant de relayeur gauche. A sa hauteur, il est accompagné par Miguel Layun (FC Porto), latéral hyper-polyvalent utilisé en tant que relayeur droit. Devant eux, Hector Herrera (FC Porto) occupe le rôle très important du « pivot », tenu par Bakero dans le Barça de Cruyff. Il est chargé de jouer en remises et d’apporter une présence supplémentaire dans la surface à la réception des centres.

Sur les ailes, marchant dans les traces du Stoïchkov catalan, José Manuel Corona (FC Porto) et Javier Aquino (Tigres) sont alignés pour leurs qualités dans le un-contre-un. Enfin devant, pas de surprise : Javier « Chicharito » Hernandez (Bayer Leverkusen) est fidèle au poste, dans un rôle « à la Romario », capable de jouer avec la ligne de hors-jeu et dans la surface de réparation.

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L’organisation mexicaine avec le ballon : un 3-4-3 avec un entrejeu très densifié grâce au diamant.

Animation offensive : relance La Volpe et solutions à foison

Au contraire de l’équipe de France qui a animé le début de semaine sur le site (lire : les Bleus sont-ils prêts pour l’Euro ? et France : un problème de relance), le Mexique a intégré le jeu de position à son style depuis de nombreuses années. De fait, tout part des défenseurs. Osorio demande à ses derniers la même chose que Cruyff aux siens à l’époque : à savoir occuper toute la largeur du terrain lorsqu’il faut repartir depuis le gardien de but et remonter le terrain.

Marquez reste dans l’axe et invite le pressing adverse. Toujours dans la maîtrise du ballon, l’ancien défenseur du Barça a trois solutions à proximité : Araujo et Moreno dans les couloirs, collant parfois à la ligne de touche, et Diego Reyes qui se balade dans l’axe afin d’offrir des relais et faciliter la circulation de balle entre ses partenaires. En occupant toute la largeur du terrain, les quatre joueurs compliquent grandement la tâche des attaquants adverses.

C’est le principal de cette relance La Volpe étirée à l’extrême : avec autant de distance entre chaque joueur, pas besoin d’en avoir plus de 4 pour effacer le premier rideau adverse et progresser… La seule solution pour l’adversaire serait de se lancer dans un marquage individuel total qui risque d’être hasardeux s’il n’est pas bien préparé.

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Marquez et Reyes pris par Cavani et Lodeiro, Talavera a orienté sa première relance vers Moreno à gauche. Sanchez empêchant sa progression, ce dernier revient sur son gardien qui envoie immédiatement à l’opposée sur Araujo. Ligne de 4 oblige côté uruguayen (milieu gauche, Rolan doit suivre ses milieux à l’intérieur sur la première passe : il est donc rentré intérieur au moment de la première passe vers Moreno), Araujo a désormais le champ libre pour progresser avec le ballon. Reyes l’encourage d’ailleurs à le faire avec son signe de la main.

Evidemment, cett organisation ne serait pas viable sans des défenseurs d’un excellent niveau technique. Comme on l’a déjà dit, le Mexique a intégré cette manière de jouer depuis longtemps. Cela a eu des conséquences sur sa formation : aujourd’hui, il peut s’appuyer sur un réservoir de qualité dans ce secteur. Si Marquez est toujours là pour canaliser tout le monde, Moreno et Araujo ont montré de vraies qualités sur ce premier match : conduite de balle sous pression, jeu long, passes appuyées au sol… (avec un petit avantage pour Moreno, qui a eu moins de déchet que son partenaire, notamment dans le jeu long).

Autre qualité à prendre en compte, l’intelligence de ces 4 joueurs (les 3 défenseurs + Reyes) qui doivent toujours être en mouvement. Car lorsque le jeu se déroule d’un côté, il peut rapidement basculer de l’autre puisque le but est de mettre le bloc adverse hors de position. Très souvent, c’est le déplacement du défenseur à l’opposée qui appelle la passe et permet la progression sur le terrain (voir ci-dessous).

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L’Uruguay ferme côté droit, mais grâce au décrochage d’Araujo, le jeu va pouvoir basculer à l’opposée. Rolan se retrouve pris entre deux adversaires (Layun et Araujo) et doit abandonner l’idée de sortir sur le défenseur.

Dans le cas contraire, une solution subsiste : la passe en retrait vers Talavera. S’il est pressé, le gardien allonge et les distances entre les joueurs se réduisent afin d’être présents à la retombée et sur le deuxième ballon. Dans le cas contraire, le Mexique prend le temps de retrouver sa structure initiale pour lancer un nouveau temps de jeu.

A partir du moment où 4 joueurs suffisent pour atteindre la ligne médiane, les autres peuvent se concentrer sur les solutions à offrir entre les lignes adverses. Face au 4-4-2 uruguayen, les Mexicains sont souvent passés par Moreno et Araujo pour relancer. Les deux défenseurs se retrouvaient avec trois solutions devant eux : l’ailier (Aquino ou Corona) le long de la ligne de touche, le relayeur dans le half-space (Guardado ou Layun) et enfin une solution dans l’axe (Herrera ou Chicharito).

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A l’approche de la ligne médiane, Araujo se retrouve avec 3 solutions de passes dans le camp adverse : Aquino, Layun ou Herrera.

Pour peu que le défenseur ait du champ aux abords de la ligne médiane, il a la possibilité de varier le jeu en jouant plus direct : soit en renversant vers l’aile opposée afin d’offrir un un-contre-un à jouer à l’ailier (ex : Moreno vers Aquino), soit en essayant de casser les lignes adverses en cherchant la profondeur (appels de l’ailier ou de l’avant-centre dans le dos de la défense). Le manque de cohésion de l’Uruguay, beaucoup trop orienté sur l’homme en phase défensive, a offert plusieurs opportunités de ce genre aux Mexicains en deuxième mi-temps.

Sur l’image ci-dessus : s’il avait eu plus d’espaces devant lui, Araujo aurait notamment pu envoyer une passe dans l’intervalle entre Godin (axe gauche) et Alvaro Pereira (latéral gauche) afin de lancer Chicharito (appel vers l’extérieur) ou Aquino (appel en profondeur dans le dos de Pereira). 

Toujours présent aux abords du rond central, Diego Reyes est là pour assurer la couverture de Moreno et Araujo lorsque ces derniers s’enfoncent dans la moitié de terrain adverse avec le ballon. Le milieu offre aussi un soutien lorsque la possession s’allonge et qui l’équipe s’installe dans le camp adverse : lui et Marquez sont recherchés pour leur jeu long, qui permet de basculer rapidement d’un côté (fermé par l’adversaire) à l’autre.

Les indispensables : patience et pressing à la perte 

Le plus gros travail de Diego Reyes reste son rôle de garant de l’équilibre à la perte du ballon. Jouer de cette manière n’est évidemment pas viable sans pressing lorsque le ballon est perdu. Les distances sont tellement grandes entre les défenseurs en couverture qu’il ont besoin de temps pour se repositionner. A ce niveau, la réactivité des milieux pour ralentir le porteur et le bon positionnement de Reyes pour empêcher la transition verticale sont capitaux.

Mais si perdre le ballon est dangereux, autant ne pas le perdre ! La patience est l’autre clé de l’animation mexicaine. Lorsque l’adversaire a fermé les espaces d’un côté, il est moins risqué de ressortir vers les défenseurs afin de lancer une nouvelle attaque. La récompense est d’ailleurs souvent au rendez-vous puisqu’en ressortant, le Mexique retrouve sa structure initiale et avec, les espaces qui permettent aux défenseurs de progresser dans le terrain.

Face à l’Uruguay, cette patience a été l’une des clés de la rencontre. Les 2 buts inscrits dans le jeu par le Mexique sont venus au terme d’actions qui ont vu la sélection lancer une première offensive, ressortir le ballon et attaquer de nouveau. A l’inverse, ses temps faibles – notamment en début de deuxième mi-temps à 11 contre 10 – sont apparus lorsque l’équipe a été moins patiente, rendant plusieurs ballons à l’Uruguay qui l’ont obligé à défendre.

Vidéo à venir… 

Quelle production offensive ? 

Les Mexicains ont-ils été à la hauteur de leurs ambitions dans le jeu ? Pas vraiment au final. Car si leurs sorties de balle ont été bien orchestrées, ils ont souvent manqué de justesse dans le camp adverse pour réellement mettre à mal la défense uruguayenne. Layun et surtout Herrera ont eu un certain déchet et Chicharito n’a pas été aussi mobile qu’à l’accoutumée. Le jeu est vite devenu dépendant des percussions d’Aquino et Corona sur les côtés, s’achevant sur des centres la plupart du temps renvoyés par la défense uruguayenne.

Même l’expulsion de Vecino juste avant la pause n’a pas facilité la tâche des Mexicains. Au retour des vestiaires, leur impatience en supériorité numérique a contribué au retour dans le match de la Celeste. Il a fallu l’expulsion de Guardado et l’égalisation dans la foulée de Godin pour que le Mexique en revienne à sa recette initiale. Reboostés par les entrées de Lozano, Duenas et Jimenez aux trois postes les plus offensifs, les joueurs d’Osorio sont allés chercher la victoire en toute fin de partie.

Animation défensive : une défense orientée sur l’adversaire 

Très vite en tête au tableau d’affichage (4e), les Mexicains n’ont jamais eu à aller chercher l’Uruguay. Dès lors, ils se sont contentés d’attendre leurs adversaires aux abords de la ligne médiane. Leur 3-4-3/3-5-2 en phase défensive s’appuie sur une défense orientée sur l’homme.

Le premier rideau est formé par Chicharito et Herrera, dont le travail est de forcer la Celeste à passer par les côtés. L’avant-centre se positionne entre les défenseurs adverses afin de couper la relation entre eux et forcer l’adversaire à attaquer sur un demi-terrain. Herrera bloque le milieu le plus proche. Derrière ce duo, chaque joueur a son adversaire direct, le surnombre étant assuré par Rafael Marquez en couverture.

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Le rôle du capitaine et patron de la sélection s’oppose à celui de Moreno et Araujo, beaucoup plus agressifs et « dans le duel » du fait des relances adverses qui arrivent généralement dans leur zone. On retrouve du coup la même répartition des tâches entre les joueurs à vocation défensive que lorsque l’équipe a le ballon : des excentrés plus agressifs (Moreno-Araujo) et des axiaux assurant l’équilibre (Reyes-Marquez).

Le Mexique a justement été en difficulté à chaque fois que l’Uruguay est parvenu à forcer le verrou dans l’axe. Bien protégés par le travail de leurs attaquants durant le premier acte, Marquez et Reyes ont eu plus de mal dès lors que le pressing s’est délité devant et que la Celeste a visé leur zone (par du jeu long notamment). A partir du moment où les milieux n’étaient plus au contact, les limites de la défense à 3 étaient exposées au grand jour (avec notamment une couverture moins efficace de la largeur).

Vidéo à venir… 

Conclusion : le Cruyffisme d’Osorio pourra-t-il triompher en 2016 ?

Le Mexique peut-il aller au bout de cette Copa ? La question peut se poser après cette entrée réussie face à l’Uruguay. Le chemin est toutefois très long pour les hommes d’Osorio. Ce copié-collé du 3-4-3 de Johan Cruyff est extrêmement exigeant. Il ne tolère que très peu les erreurs, qu’elles soient techniques ou tactiques et l’histoire a montré qu’il pouvait vite exploser face à un adversaire bien compact défensivement.

Dans ses temps faibles, le Mexique a compensé sa perte de maîtrise par une agressivité qui a pu le faire sortir du match. Or sa manière d’attaquer demande toujours de garder la tête froide pour prendre les bonnes décisions, ce qu’ils n’ont pas su faire alors que tout allait dans le bon sens pour eux (1-0 au tableau d’affichage et un adversaire réduit à 10).

Par ailleurs, le marquage orienté sur l’adversaire pratiqué face à l’Uruguay donne une importance énorme aux duels en phase défensive : si c’est passé contre la Celeste, cela ne sera peut-être pas le cas contre des équipes plus talentueuses (Chili en quarts ? Brésil en demi-finale ?).

Bref, à défaut de se poser réellement en favori de cette Copa, l’équipe d’Osorio a déjà marqué des points au niveau de la manière. Au-delà de cet aspect purement romantique, développer ce style de jeu en équipe nationale est aussi ce qui permet au Mexique de former des joueurs complets dans tous les secteurs (particulièrement en défense). Bien suffisant pour en faire un modèle à suivre ou au moins sur lequel se pencher…

 

 

 

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9 réponses

  1. Jorge Eduardo Jesús Herrera dit :

    Felicitation! Je n’avais jamais lu un examen aussi complet du jeu de l’equipe nationale du Mexique. À cet analyse geometrique du jeu il faut dire que c’est un plaisir de regarder les matches avec ce système.

  2. Serge dit :

    Quand vous dites que le Méxique a intégré ce système depuis quelques années, ça peut laisser sous-entendre que Osório est là depuis longtemps . Or , il n’en est rien. Il y a tout juste cinq mois, il était entraineur de São Paulo. Notez que c’est lui aussi qui récupère Ganso, aujourd’hui réintégré en sélection … (Le nouveau coach de São Paulo a poursuit son travail avec Ganso)

  3. Je ne parle pas du système en lui-même, je parle des principes de jeu surtout. Ca fait longtemps que le Mexique cherche à construire de derrière par ses défenseurs (jeu de position), presser à la perte, occuper la largeur etc… Osorio tente un système (le 3-4-3 donc) qui permet d’exploiter ces principes que la sélection maîtrise depuis plus longtemps.

  4. Nico dit :

    Encore un article très intéressant, merci. A ma connaissance aucune des équipes de l’Euro n’a un jeu qui se rapproche de celui du Mexique, si ?

  5. Nico dit :

    Par ailleurs aucun rapport mais je me souviens d’un outil statistique qui permettait en saisissant le nom d’un joueur de trouver les joueurs qui ont un « profil » similaire. Est-ce que cela vous dit quelque chose et si oui que est le nom de ce site svp ?

  6. Sigsie dit :

    @Nico: Similar player:
    http://www.hilltop-analytics.com/football/find-me-a-player-like-andres-iniesta/

    @Florent: Belle analyse. Le Mexique est séduisant à voir jouer depuis longtemps. ça me rappelle l’OM 2014-2015 ce système. Cette approche footballistique est presque impensable en France malheureusement…

  7. Serge dit :

    Hier aussi, un gros match du Méxique…

  8. Aleph dit :

    Ce n’est sans doute pas le plus important mais c’est intéressant de voir qu’au moment ou F.T nous démontre la qualité de la sortie mexicaine, il nous propose une vidéo où un autre « expert » (István Beregi) qui insiste lui (si je comprends un rien l’anglais) sur la difficile sortie de défense mexicaine…lol

  9. C’est pour montrer que c’est parfois difficile de toujours bien sortir. Ca demande énormément d’attention de la part de tous les joueurs, peu de droit à l’erreur, sous peine de se retrouver dans la situation montrée par Istvan.

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