Quand Barcelone réinvente le 4-3-3

Depuis la prise de fonction de Pep Guardiola en 2008, le FC Barcelone a été décrypté et analysé sous toutes les coutures, ou presque. De la relance à la finition, nombreux sont les postes et les joueurs à avoir eu droit à leurs sujets dédiés. Tellement habituel, le 4-3-3 barcelonais est jusqu’ici passé entre les gouttes. Pourtant, la dernière évolution apportée par le Barça est dans l’animation de celui-ci.

Du triangle au losange : l’absence de n°9

En France, le début de saison du PSG a permis de se pencher de plus près sur l’animation de jeu habituelle d’un véritable 4-3-3 (à ne pas confondre avec le 4-1-4-1). Dans ce système, les mouvements offensifs sont généralement construits dans les couloirs. Milieu défensif et avant-centre font office de points de fixation, chargés d’envoyer le jeu sur les côtés d’où partent ensuite les actions. Les tâches sont ensuite partagées entre les deux joueurs de couloir et un troisième homme, généralement milieu axial. Des triangles se forment et recherchent le un-contre-un, voire le décalage, en bout de mouvement afin d’entrer dans la dernière étape de l’offensive : la finition.

Lors de sa première saison à la tête du Barça, Pep Guardiola s’appuyait encore en partie sur cette animation, reliquat des années précédentes. Côté droit, le trio formé par Messi, Xavi et Daniel Alves était d’ailleurs merveilleux de complémentarité (un gaucher dribbleur, un créateur et un latéral capable de prendre la profondeur). A gauche, l’équipe comptait plus sur les capacités de Henry en un-contre-un (remplacé par Pedro dans les mois qui ont suivi) et la puissance d’Abidal pour faire des différences. Troisième homme de ce côté du terrain, Iniesta apportait sa percussion vers l’intérieur du terrain. En bout de chaîne, Barcelone pouvait surtout compter sur un n°9 redoutable pour faire fructifier le travail de ses partenaires : Samuel Eto’o.

Le départ de ce dernier et la non-intégration de son remplaçant (Ibrahimovic) au style de jeu barcelonais ont obligé Pep Guardiola à revoir ces circuits préférentiels. En faisant le choix de replacer Messi dans l’axe, il s’est volontairement privé d’un pur finisseur. Beaucoup de choses ont été dites sur ce repositionnement de l’Argentin, notamment concernant la capacité accrue du Barça à tenir le ballon dans l’entrejeu grâce à ses décrochages. Au-delà de ces premières remarques, il était indispensable que l’équipe modifie sa manière de construire les actions puisqu’elle n’avait plus de véritable finisseur pour profiter de décalages crées sur les côtés. C’est dans ce contexte qu’est apparue une nouvelle façon d’animer le 4-3-3 : en remplaçant les triangles dans les couloirs par des losanges dans l’axe.

La construction du losange

Le Barça vient de ressortir de sa moitié de terrain. Fabregas ou Xavi ont, si besoin, décroché à hauteur de Busquets pour participer à la phase de relance. L’adversaire a relâché le pressing et se replie pour s’organiser défensivement. C’est dans cette période « de relâche » que Barcelone s’organise et met en place son jeu. Comme son nom l’indique, le losange met à contribution quatre joueurs qui vont participer à la transition milieu-attaque, généralement dans la première moitié du camp adverse. Si l’on se penche sur le schéma du Barça, un quadrilatère se dessine naturellement : celui liant le n°6 -Busquets- à l’avant-centre -Messi- en passant par les deux relayeurs (n°8) -Xavi et Fabregas-.

A ces quatre hommes, il faut ajouter Iniesta pour obtenir les cinq personnages principaux de cette animation. Positionné sur l’aile gauche au coup d’envoi, le natif de Fuentealbilla rend le système de jeu très difficile à lire pour l’adversaire puisque les rôles peuvent changer à chaque fois. En général, ils sont trois à enfiler le costume du n°6, l’homme qui est à la base du losange : Busquets, Xavi (axe droit) ou Fabregas (axe gauche). Les trois autres rôles, que l’on pourrait nommer n°8 (x2) et n°10, sont répartis entre Xavi, Fabregas, Iniesta et Messi. Pour se mettre en place, le losange fait appel à des mouvements verticaux qui perturbent déjà l’organisation défensive adverse. Certains décrochent pour occuper les rôles de n°8 (Iniesta, Messi), d’autres se projettent pour se retrouver en position de n°8 ou de n°10 (Xavi, Fabregas). Seul joueur à rester en place, Busquets couvre ces derniers et devient le n°6 (s’il ne l’est pas déjà) une fois la première passe effectuée.

Autour du losange

Autour de ce système, le cinquième homme offre une solution supplémentaire : celle-ci est soit reculée pour réorienter le jeu et conserver le ballon (Fabregas, Xavi), soit avancée pour profiter des espaces au sein d’un bloc adverse focalisé sur les quatre hommes principaux (n°6, n°8-1, n°8-2, n°10). Par rapport au bloc adverse, le n°6 se retrouve dans les zone des attaquants adverses ; les n°8 évoluent eux à hauteur du premier rideau défensif… Naturellement, le joueur le plus avancé se retrouve automatiquement entre les lignes adverses. L’objectif du premier triangle formé par le n°6 et les n°8 est de faire circuler le ballon de manière à trouver le n°10 ou le « cinquième homme » derrière la première ligne adverse, afin de passer de la phase de construction à celle de finition.

Car parfois -souvent ?-, c’est en effet le joueur resté en-dehors du circuit qui va récupérer le ballon dans cette position idéale. Une fois cette dernière trouvée dans les 25 derniers mètres, le losange explose avec la projection vers l’avant des n°8 qui vont à leur tour offrir des relais devant la défense adverse ou prendre carrément la profondeur. Celle-ci est aussi -et surtout- apportée par Pedro (à droite) et Jordi Alba (à gauche). Ces derniers démarrent des ailes pour plonger dans le dos des latéraux adverses, ceux-ci étant obligés de resserrer dans l’axe afin de soutenir les défenseurs centraux qui doivent contenir les nombreuses courses vers l’avant des Barcelonais. Sur l’aile droite, Daniel Alves propose aussi une solution sur l’extérieur, permettant si besoin aux créateurs d’aérer le jeu dans les 20 derniers mètres.

Busquets (n°6), Fabregas et Iniesta (n°8), Xavi (n°10) forment le losange. Alba et Daniel Aves (en orange) sont en position médiane pour participer à la circulation de balle si nécessaire. Positionné en 10, Xavi focalise l’attention de la première ligne adverse (Spartak Moscou). Hors-champ, Messi et Pedro sont positionnés entre les lignes. Ici, avec une première ligne adverse les laissant jouer, Iniesta et Fabregas pourraient trouver assez aisément des angles de passes permettant d’atteindre leurs deux attaquants. Une remarque qui renvoie au rôle de Mikel à Chelsea la saison dernière (voir ci-dessous).

Les réactions de l’adversaire

Celles-ci dépendent évidemment de son organisation défensive. Rapidement évoqué précédemment, le 4-2-3-1 (ou 4-4-1-1, ou 4-4-2) peut être mis en difficulté si la circulation de balle du Barça permet de rapidement trouver le n°10 dans le dos des deux milieux défensifs. Dans ce cas, le 5ème homme (celui qui ne participe pas au losange) peut se positionner dans l’espace à hauteur des deux n°8 (au contact des deux milieux défensifs) afin de créer un surnombre. Un déplacement qui entraîne généralement le resserrement de la première ligne adverse (les ailiers se rapprochent des milieux défensifs) et la libération d’espaces dans les couloirs, pour Jordi Alba ou -surtout- Daniel Alves, permettant la mise en place d’un temps de jeu supplémentaire (remise en place d’un losange etc…).

Autre solution défensive, le 4-1-4-1 peut permettre de régler le problème du n°10. En revanche, il libère des espaces au milieu de terrain -à hauteur de Busquets- : les défenseurs du Barça peuvent en profiter en attaquant la première ligne adverse balle au pied, créant de nouveaux intervalles pour leurs milieux de terrain -et de nouveaux losanges- ; ces derniers peuvent aussi décrocher pour chercher ensuite une solution plus directe, à destination de Pedro notamment. Au printemps dernier, Chelsea était venu à bout du Barça grâce à un véritable 4-5-1 et une ligne de trois pour résister dans l’axe. Positionné entre Meireles et Lampard, Mikel était là non pas pour s’occuper personnellement de Messi mais pour resserrer les distances entre les milieux des Blues et ainsi limiter les possibilités de transmissions pour les Barcelonais, les rendant plus faciles à lire pour ses défenseurs.

Et le 3-4-3 dans tout ça ?

Apogée de l’influence de Guardiola, le 3-4-3 installé la saison dernière a confirmé le losange en tant que forme géométrique à la mode. Encadrés par Iniesta et Xavi, Busquets et Fabregas en formaient l’axe vertical derrière Messi et deux attaquants excentrés. Disparu depuis l’intronisation de Vilanova, ce schéma était régulièrement critiqué pour son animation beaucoup trop axiale pour être efficace. Un inconvénient qui peut désormais s’expliquer par l’absence de relais excentrés, capables de participer à la construction des actions, postes aujourd’hui occupés par les latéraux (Alba, Alves). Comme le 4-3-3 « à triangle » qui n’est rien sans un fort axe sentinelle-attaquant, celui « à losange » a besoin de ses latéraux en phase offensive pour pouvoir exploiter toute la largeur du terrain.

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17 réponses

  1. Brice dit :

     » En faisant le choix de replacer Messi dans l’axe, il s’est volontairement privé d’un pur finisseur. » : quand est ce qu’on va finir par admettre que Messi est un attaquant de pointe, et un très bon en plus, létal devant la cage. Si Messi n’est pas un finisseur, alors je crois bien qu’aujourd’hui, c’est vraiment la fin du monde!

    En fait, l’erreur fut au début de le mettre sur le côté, alors qu’étant donné sa capacité à évoluer dans les très petits espaces, et son talent dans la finission, il est naturellement super intéressant dans l’axe et au plus près de la cage.

    Mais l’erreur la plus grossière fut de le considérer comme un dix. Ce fut un gros malentendu. Si Messi manque d’une qualité, c’est à mon avis la vision du jeu. Il est trop doué balle au pied, trop « facile » pour éventrer une défense pour n’avoir jamais eu à construire sa vision du jeu: il n’en a simplement pas besoin.

  2. Dire que Messi n’est pas un finisseur, ce n’est pas dire qu’il n’est pas bon devant les buts adverses. C’est dire que ce n’est pas un n°9, façon renard des surfaces, à jaillir sur les centres et autres situations pour couper les trajectoires. Il peut le faire mais ce n’est pas son rôle premier. Quand on voit comment le Barça jouait en 2008/2009, il est difficile de considérer que le mettre à droite était une erreur. Quant à l’idée du n°10, il va bien y être amené à un moment donné…

  3. Brice dit :

    10, ce serait à mon sens une erreur. Il est tellement doué balle au pied qu’il n’a pas développé l’instinct de la passe. Ce n’est pas sa logique première, et selon moi, un bon 10 est celui pour qui l’instinct premier doit être de retransmettre le ballon. Il a d’ailleurs été essayé dans ce rôle, notamment avec l’Argentine. Mais dans ce rôle de « playmaker », il est très loin d’un Riquelme. Messi est là comme éventreur de défense, comme aspirateur de défenseur, comme finisseur, mais ce n’est pas un architecte du jeu.

    Enfin, c’est mon avis.

  4. Non mais pour le moment, on est d’accord. Je parle d’évolution dans sa carrière, parce qu’à 30 ans, il ne pourra plus autant courir.

  5. jAX dit :

    Pour répondre à Brice, lors du 5-0 face au Real il y a 2 ans, Messi lance deux fois Villa dans la profondeur en première intention presque (la première fois clairement, la seconde il efface Khedira avant). Pour moi, le considérer comme un numéro 10 n’est pas une erreur, sa Coupe du Monde 2010, ses décrochages avec le Barça au niveau de Xavi ou Busquets, ses matchs en sélection (où il joue derrière Higuain, di Maria et un troisième attaquant) sont autant d’exemples de ce que fait un numéro 10.

    Le 9 1/2, c’est un 9 qui joue en 10, Messi est létal devant le but mais se déplace et joue pour ainsi dire comme un 10.

    Très bon article je trouve.

  6. Momo dit :

    messi manque de vision de jeu ? qu’est ce qu’on ne doit pas lire ici , au contraire il a une trés une bonne vision de jeu et je j’ajoute à ce qu’a mentionné jAX , sa passe pour abidal lors de la 1/2 de la copa la saison derniere au bernabeu , et une autre pour pedro je crois face à saragosse ou il offre une magnifique passe entre 4 joueurs adverses

  7. the teacha dit :

    @florent: c’est quoi ce raccourci pour dire qu’à 30 ans il ne pourra plus courir?? c’est fou la mentalité francaise de penser qu’a 30 ans un joueur ne court plus! on est les seuls à avoir cette vision! si effectivement, Messi commence à fréquenter les bars et les boites comme Ronaldinho, je donne pas chère de sa peau à 30

  8. the teacha dit :

    @florent: c’est quoi ce raccourci pour dire qu’à 30 ans il ne pourra plus courir?? c’est fou la mentalité francaise de penser qu’a 30 ans un joueur ne court plus! on est le seul pays à avoir cette vision! si effectivement, Messi commence à fréquenter les bars et les boites comme Ronaldinho, je donne pas chère de sa peau à 30 ans mais s’il conserve son hygiène de vie, y aura pas de pro’ ! Nedved n’a jamais autant couru qu’a 33 ans, Eto’o court toujours aussi vite à 31 ans,Zizou était au top de sa forme en étant jeune trentenaire, Figo perforateur de défense à 32 ans était super aussi, je vais pas tous les citer mais faudrait qu’on arrete en france de donner des raccourcis à un joueur tout ca à cause du chiffre 30 !

  9. C’est juste une image. 30 ans n’est pas à lire comme une date de péremption. L’idée, c’est d’avoir conscience que ce que fait Messi aujourd’hui, ça ne durera pas non plus éternellement. Parce que personne ne le dit, mais physiquement, il doit avoir une caisse encore plus grande que celle de CR7 pour pouvoir faire autant d’efforts sur un terrain. Pour peu que la caisse se réduise d’ici 3/4 ans, il évoluera forcément dans sa manière de jouer. Si sa vista n’est pas la première qualité qui saute aux yeux aujourd’hui, notamment parce qu’il aime finir le boulot lui-même, elle finira bien par prendre le dessus à un moment donné. Personnellement, et attention teasing, je suis sûr qu’il pourrait être plus intéressant accompagné d’un vrai numéro 9.

  10. fac dit :

    On parle -quasiment- du joueur qui court le moins en Europe s’il vous plait. Certes il prend beaucoup de coups, il se blesse très peu, mais n’oubliez pas une chose, il possède une telle capacité à sentir le jeu, une science du placement, qu’il ne court que très peu, qu’il ne se dépense que très peu. Les stats parle d’elle mêmes sur les km parcouru.

    A part ça, excellent article.

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