AS Rome : les rudiments tactiques de Garcia

En ralliant Rome et les Giallorossi, Rudi Garcia est devenu le deuxième entraîneur français de l’histoire à s’asseoir sur un banc de Serie A. Son prédécesseur, Helenio Herrera, avait révolutionné le football dans les années 60 en gagnant tout ce qu’il était possible de gagner avec l’Inter Milan et son « catenaccio ». Plus proche de nous, Garcia rejoint les rares techniciens tricolores qui ont su exporter leur talent dans les grands championnats européens. Sur la dernière décennie, ils se comptent sur les doigts des deux mains. Le désormais ex-entraîneur du LOSC espère sans doute connaître au moins la même réussite que Philippe Montanier du côté de la Real Sociedad, lui-même descendant direct de Reynald Denoueix dans le même club. Au Pays Basque, le nouvel entraîneur du Stade Rennais a apporté une rigueur très française à une équipe qui manquait de maturité défensive. En lui construisant des bases solides derrière, il a permis à la Real de franchir un palier et de briller offensivement, notamment en contre-attaque.

Si la Roma souffre de problèmes défensifs depuis plusieurs saisons, ce n’est pas cette raison qui a poussé les dirigeants italiens à se pencher sur le cas de Rudi Garcia. Car si ce dernier est évidemment au fait des rudiments défensifs propres à la L1, ce sont surtout ses choix en terme d’animation offensive qui font de lui un technicien atypique dans le paysage français. D’ailleurs, la Roma le suivait depuis longtemps puisqu’il faisait déjà partie des candidats à la succession de Vincenzo Montella durant l’été 2011. A l’époque, il sortait du doublé coupe-championnat avec le LOSC et la Louve cherchait du sang neuf après un intermède Ranieri achevé par l’intérim de son ancien attaquant, aujourd’hui sur le banc de la Fiorentina. Les dirigeants romains s’étaient finalement tournés vers Luis Enrique, avec les difficultés que l’on sait. Aujourd’hui, la presse italienne trace d’ailleurs plusieurs points communs entre Rudi Garcia et son prédécesseur espagnol : même admiration pour le Barça, même système de jeu préférentiel… et même choc des cultures prévu à leur découverte de Trigoria.

Alors Rudi Garcia, un technicien plus espagnol que français dans son approche ? S’il est difficile de comparer son travail aux habitudes de l’autre côté des Pyrénées, le coach a encore prouvé lors de la dernière saison qu’il pensait autrement par rapport à la majorité de ses collègues dans l’hexagone. Évoqué précédemment, l’exemple le plus parlant concerne l’animation offensive et les circuits de passes en place, ceux qui ont d’ailleurs permis au LOSC de sortir du ventre mou en milieu de saison. Sans changer son système de jeu (4-1-4-1) à l’organisation défensive vue et revue en Ligue 1, Garcia en a ajusté les transitions offensives afin de coller au mieux aux qualités de son effectif. L’adaptation la plus intéressante, surtout quand il s’agit de la rapprocher du football italien, concerne d’ailleurs la phase de relance. Utilisé n°10 en début de saison, comme il l’aurait sans doute été dans la plupart des clubs de Ligue 1 jouant avec une seule pointe, Marvin Martin s’est retrouvé au coeur de celle-ci et a vu son volume de jeu augmenter au fil des matchs.

La majorité des clubs français qui évoluent en 4-1-4-1 organisent leur relance autour de trois joueurs axiaux : les deux défenseurs centraux et le milieu de terrain défensif. Si ce trio ne peut pas aller de l’avant, en raison du positionnement de la première ligne adverse qui bloque généralement l’axe, il envoie le ballon vers les couloirs. Là, ce sont les latéraux qui prennent le relais et tentent ensuite de trouver les relayeurs ou les attaquants dans le camp adverse. A partir du moment où les latéraux deviennent des relanceurs, l’adversaire a alors la possibilité d’enfermer la circulation de balle sur un côté du terrain et de mettre en place son pressing. Rudi Garcia a trouvé la parade à ce problème : ses latéraux ne participent pas à la relance : ce sont les milieux relayeurs, dont Martin justement, qui décrochent pour s’ajouter aux trois « premiers passeurs ». Ce groupe de cinq joueurs s’organise sur toute la largeur du terrain si nécessaire, afin de réaliser la transition vers le camp adverse.

Du coup, les choses changent aussi dans l’occupation de celui-ci. Déchargés du travail de relance, les deux latéraux se retrouvent en position d’ailiers et sont capables de prendre la profondeur, offrant une menace capable de plonger dans le dos de latéraux évoluant haut dans leur moitié de terrain. Leurs positions avancées permettent aux trois attaquants de travailler dans l’axe, soit en pesant sur la défense centrale, soit en travaillant entre les lignes comme a pu très bien le faire Dimitri Payet durant les meilleures périodes du LOSC. Pour l’adversaire, les conséquences sont grandes puisqu’il se retrouve pris entre deux feux. S’il sort sur les milieux qui décrochent pour aider la relance, il prend le risque de s’affaiblir dans l’axe et de libérer des espaces pour les attaquants lillois (et en particulier Payet). S’il reste en place dans sa moitié de terrain, les cinq « relanceurs » ont tout le temps d’organiser leur relance et d’ajuster de bons ballons, notamment en profondeur à destination des latéraux ou des attaquants.

Cette phase de jeu, qui n’est qu’une parmi toutes celles composant l’organisation tactique de l’équipe, a fait du LOSC l’une des formations françaises les plus efficaces sur attaque rapide, que ce soit cette saison ou au cours des précédentes. Les supporters nordistes ont certainement encore en mémoire les appels de Debuchy sur son aile ou la complémentarité du trio Hazard-Sow-Gervinho pour profiter des services de Cabaye, une ligne plus bas, lors de la saison du titre 2010/2011. Mais revenons à la Serie A et la Roma puisque ce mécanisme est assez habituel de l’autre côté des Alpes, patrie qui a relancé la défense à trois qui permet de libérer les latéraux dans les couloirs (défense qui peut se rapprocher de la relance à trois). De Naples à la Fiorentina en passant par la Juve et même la Roma qui joue en 4-3-3, les remontées de balle passent d’abord par les axiaux. La saison dernière, Pjanic, Bradley ou Florenzi revenaient régulièrement aux côtés de De Rossi afin de participer à la relance. Dans le coeur du jeu, c’est Totti qui profitait de ces espaces pour faire parler sa vista et sa qualité de passes là où Payet, dans le système lillois, utilisait sa force de percussion.

Bref, Rudi Garcia n’aura certainement pas besoin de temps d’adaptation pour se faire aux us et coutumes tactiques du Calcio. Le modèle éprouvé à Lille durant six saisons serait d’ailleurs quasiment adaptable aux qualités de la Roma, notamment autour de l’axe De Rossi-Totti (meneur reculé-relais avancé). Malheureusement, le milieu de terrain, annoncé sur le départ depuis plusieurs saisons, devrait quitter la Ville Eternelle cet été. Voilà sans doute le premier chantier qui attend le nouvel entraîneur des Giallorossi. En attendant de s’y atteler et de renforcer l’équipe dans d’autres secteurs, Rudi Garcia peut être rassuré sur un point : ses préceptes de jeu sont déjà Totti-compatibles. C’est peut-être là sa première victoire. Mais il lui en faudra beaucoup d’autres pour ramener la Roma parmi les équipes qui comptent en Italie et sur la scène européenne.

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