Portugal 0-1 France : quand Deschamps copie la Juventus

Après une fin de saison 2014-15 ratée, Didier Deschamps a décidé de faire bouger les lignes pour cette dernière rentrée de l’équipe de France avant l’Euro 2016. Face au Portugal, les Bleus ont présenté un nouveau système, largement inspiré du 4-4-2 de la Juventus mis en place par Max Allegri la saison dernière. Bilan de ce match de reprise, une performance défensive satisfaisante mais encore beaucoup de travail à accomplir en attaque.

 

Défensivement : Pogba dans le rôle de Vidal

Le beau parcours de la Juventus la saison dernière en Ligue des Champions avait permis de découvrir son animation défensive sous toutes les coutures (à lire ou relire : les analyses sur la Juventus Turin). Inutile de tout rappeler en détails, mais un petit rappel s’impose en préambule : Max Allegri avait construit un 4-4-2 à deux « visages » : en losange pour défendre en avançant et à plat au moment de se replier en phase défensive.

Au coeur de ce système, Arturo Vidal permettait la bascule de l’un à l’autre. Sur les séquences hautes, il accompagnait ses attaquants en première ligne. Lorsque que la Juve se repliait, il revenait dans la ligne des milieux afin d’épauler Pirlo. C’est aussi lui qui permettait la remontée du bloc, en ressortant dès que possible au pressing lorsque l’adversaire ne parvenait plus à avancer vers les buts de Buffon.

Face au Portugal, c’est donc Paul Pogba qui s’est retrouvé dans ce rôle. Logique au vu de son volume de courses, sa capacité à répéter les efforts et ses qualités de récupérateur. Derrière Benzema et Fekir sur les phases de relance portugaise, il redescendait ensuite aux côtés de Cabaye lorsque les Portugais parvenaient à franchir le premier rideau bleu. Comme Vidal, il ressortait de la ligne dès que la circulation portugaise le permettait afin d’accentuer la pression côté ballon.

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Sur les séquences de relance portugaises, Pogba est en pointe du losange.

Sur les séquences

Lorsque les Bleus défendent dans leur moitié de terrain, Pogba redescend à hauteur de Cabaye afin de compléter le milieu.

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En revanche, dès que le Portugal ne parvient plus à progresser vers les buts de Lloris…

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Pogba profite de ces secondes de « répit » pour ressortir et accentuer la pression autour du porteur et des solutions qui l’entourent.

Si Pogba s’est déplacé comme Vidal, il n’a toutefois pas mis le même impact que le Chilien pour récupérer le ballon (match amical oblige ?). Le Français est d’ailleurs sorti du match sans avoir effectué le moindre tacle. En guise de comparaison, Vidal émargeait à 4.8 tacles/match la saison dernière en Serie A et 7.1 en Ligue des Champions. Bloqués d’un côté, le Portugais ont souvent réussi à ressortir pour renverser côté opposé et faire courir les Bleus.

Ils étaient toutefois bien attendus dans l’autre couloir : les latéraux français n’ont pas laissé de champ à leurs adversaires directs (Sagna-Ronaldo, Evra-Nani) et les deux lignes étaient difficiles à prendre à défaut une fois repliées. Dans les duels aussi, les Bleus ont répondu présent : 20 tacles réussis sur 28 tentés (plus de 70% de réussite) et pas de véritables points faibles. Bien protégés, Varane et Koscielny se sont eux aussi montrés à leur avantage (7 interceptions pour le Gunner).

Bilan défensif des Bleus : un seul arrêt à faire pour Hugo Lloris… sur un coup-franc de Ronaldo. Les Portugais ont eu beaucoup de mal à pénétrer dans la défense. En pointe, Eder ne s’est jamais retrouvé en bonne position tandis que Ronaldo n’a pas touché un seul ballon dans les 20 derniers mètres. Même si le Portugal n’est plus ce qu’il était il y a quelques années sur le plan offensif, la France peut se satisfaire de sa prestation défensive.

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Défensivement, les Français ont répondu présents. Sur les renversements adverses, les latéraux ne laissaient pas de champ à Ronaldo ou Nani.

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Cette séquence illustre bien l’attention défensive des Bleus : Ronaldo aurait pu faire la différence malgré la présence de trois Français autour de lui avec son ouverture dans le dos de Koscielny. Mais Matuidi n’a pas lâché le marquage et assure la couverture.

Offensivement : un manque de verticalité

A l’issue de la rencontre, le positionnement de Paul Pogba a été au centre de nombreux débats. Nombreuses ont été les remarques sur ses décrochages au milieu de terrain afin de toucher le ballon dans sa zone favorite. Oui, le milieu de la Juve est souvent redescendu dans sa moitié de terrain afin de participer à la relance des Bleus. Mais c’était aussi dans les habitudes d’Arturo Vidal lorsqu’il évoluait au même poste à la Juve. Pogba était d’ailleurs le milieu qui touchait le moins de ballons sur les séquences de préparation turinoises la saison dernière.

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En orange, les 81 ballons touchés par Vidal face au Real Madrid (demi-finale aller de Ligue des Champions). En bleu, les 85 ballons touchés par Pogba face au Portugal.

Les Bianconeri avaient pour habitude de prendre le temps de préparer leurs actions face au bloc médian adverse. Marchisio et Vidal offraient des relais à Bonucci, Chiellini et Pirlo. Objectif : faire vivre le ballon en attendant de trouver l’espace pour aller de l’avant. Alors que l’adversaire focalisait une partie de son attention du Pirlo, Bonucci et Chiellini étaient ceux qui en profitaient le plus pour attaquer le premier rideau : souvent par la passe pour le premier, balle au pied pour le second.

Or les Bleus n’ont pas été capables d’appliquer ce modèle. La circulation basse (Pogba, Cabaye, Koscielny, Varane) a manqué de rythme (trop de touches de balle), peu aidée par les relais de Sissoko ou Matuidi (pas la même qualité/disponibilité que Marchisio). Résultat, un bloc adverse peu perturbé, toujours au contact et ne laissant que très peu d’intervalles pour jouer verticalement sur les attaquants.

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Malgré les décrochages de Pogba, le ballon ne circule pas assez vite côté français pour créer des brèches dans le bloc portugais.

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L’une des rares séquences en 1ère mi-temps où les Bleus trouvent une passe verticale : Koscielny sert Matuidi… alors que les Portugais sont à 10.

A défaut de trouver ce genre de solutions pour alimenter Benzema et Griezmann, les Bleus ont été contraints de passer par les côtés. Ils ont insisté à droite en première mi-temps, profitant à la fois d’un bloc adverse fixé dans l’axe et du non-repli de Ronaldo. Très souvent servi, Sagna a cherché à porter le jeu rapidement dans le dernier tiers (23 passes dans le dernier tiers sur 51). Trop, puisque ses montées n’étaient pas toujours suivies par le reste de l’équipe.

En deuxième mi-temps, les Bleus ont pris plus de temps pour construire dans cette zone du terrain. Au lieu d’aller de l’avant (seulement 6 passes dans le dernier tiers après la pause pour lui), Sagna a plus contribué à ressortir les ballons dans l’axe afin de trouver Pogba, qui se chargeait ensuite de renverser le jeu à l’opposée. A gauche, Evra et Matuidi profitaient du temps d’avance pour attaquer la défense et créer le danger (Griezmann, 48e).

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Au lieu de chercher à aller vite sur l’aile, les Bleus sont plus patients après la pause : les ballons ressortent sur Pogba qui fait parler son jeu long.

Deuxième mi-temps : un bloc plus haut 

Au-delà de ce cas précis dans l’animation française, les Bleus ont été bien meilleurs après la pause. L’entrée en jeu de Morgan Schneiderlin derrière Pogba a notamment permis à l’équipe de jouer plus haut. Le Turinois s’est rapproché de son vis-à-vis (milieu défensif) tandis que Matuidi et Sissoko se sont montrés plus agressifs face aux latéraux adverses. En couverture, Schneiderlin a réalisé un sans-faute (4/4 tacles, 3 interceptions), tout en étant moins protégé que Cabaye, pour combler les espaces entre le milieu et la défense.

En récupérant la balle plus haut, les Français se sont retrouvés face à un bloc portugais moins organisé : plus d’espaces donc pour repartir de l’avant et trouver ces fameuses passes verticales qui manquaient tant durant le premier acte. Même si les Bleus ne les ont pas non plus multipliées, Koscielny et Schneiderlin en ont réalisé quelques-unes intéressantes. Aux avants-postes, Griezmann a lui aussi été très en vue : l’attaquant de l’Atletico s’est bien déplacé entre les lignes portugaises pour être à la réception de ces transmissions.

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Sissoko va chercher plus haut son vis-à-vis, comptant sur la couverture de Schneiderlin pour enfermer la solution dans son dos.

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Deuxième exemple de l’apport de Schneiderlin : le Mancunien n’hésite pas à sortir dans le camp adverse pour bloquer le relayeur côté ballon.

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Quand le ballon est récupéré plus haut, le bloc portugais est plus facile à prendre à défaut : Schneiderlin profite du retard d’Eder pour trouver Pogba.

Conclusion : 

Malgré l’absence de spectacle, Didier Deschamps a tout de même quelques enseignements positifs à tirer de ce match. Défensivement d’abord, et il a insisté sur ce point en conférence de presse, son 4-4-2 a affiché une belle solidité et le rendement défensif des milieux de terrain n’y a pas été étranger. De quoi peut-être lui donner quelques idées pour les matchs où les Bleus devront faire face à des formations de qualité.

Evidemment, c’est avec le ballon que les Bleus n’ont pas été assez bons. Pogba cristallise les critiques pour sa performance au poste de n°10. Il est vrai que pour sa première, il a sans doute manqué de spontanéité lorsqu’il décrochait, ne permettant pas d’accélérer la circulation du ballon entre les différents « relanceurs » (jusqu’à la création d’un décalage permettant de trouver une solution verticale). Mais rien dans sa performance d’hier ne garantit qu’il aurait été meilleur en tant que milieu relayeur.

S’arrêter sur sa performance, c’est aussi oublier celles des joueurs qui l’entourent. Or, Varane ou Cabaye sont loin d’avoir les mêmes qualités que Bonucci ou Pirlo pour ce qui est de donner l’impulsion au jeu – Koscielny s’en est mieux sorti -. Si la France a « ennuyé » hier, cela venait d’abord de cette relance défaillante. Car les rares séquences dans le dernier tiers se sont soldées par des enchaînements intéressants (Matuidi, 30e).

 

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6 réponses

  1. Georges T. Newman dit :

    Super analyse, c’est bien de voir que Deschamps ne reste pas figé sur son 4-3-3, car depuis 1 an il est clair que son effectif bénéficierait davantage d’une animation en 4-3-1-2 vu le profil des attaquants.

    Petite question: ce système peut-il fonctionner avec Pogba en relayeur et Valbuena (ou un autre meneur, comme Payet éventuellement ou Fékir s’il était dispo) derrière les attaquants ? Les qualités de replis de ces joueurs ne sont pas du tout les même, mais on peut imaginer que le passage en 4-4-2 à plat se ferait en coulissant vers un côté (le 10 se placerait devant le latéral). Ce système aurait l’avantage de mettre chaque joueur à un poste dans lequel il est à l’aise. Je remarque d’ailleurs qu’Allegri n’a pas placé Pogba en 10 depuis le départ de Vidal et Pirlo, il doit avoir des raisons de penser que ce n’est pas la meilleure façon de l’utiliser.

  2. Pas possible non, parce que Pogba dans l’axe sert aussi à faire remonter le bloc en phase défensive. Si tu utilises ton 10 côté, tu perds cette articulation (et aucun des 10 que tu cites n’a le volume défensif de Sissoko ou Matuidi non plus, très importants face au Portugal). Et oui, Allegri n’a pas utilisé Pogba en 10, pour les raisons que tu évoques sans doute. Mais en EDF, il est le seul à pouvoir jouer à ce poste dans ce système-là. A voir si Deschamps réitère l’expérience. Vu qu’il a été satisfait par le comportement défensif, je ne serais pas surpris que ça arrive.

  3. darkgugu dit :

    J’ai été impressionné par la qualité de relance de Schneiderlin. J’avais vu la passe longue à ras de terre que tu as indiqué en me disant sur le coup, que cela ferait l’objet d’un focus de ta part. La clé est sans doute là pour avoir un jeu plus rapide.
    Nous n’avons pas de Pirlo capable de casser les lignes quand on regarde la première mi-temps. En revanche, il a eu des opportunités intéressantes en seconde.
    Et pourquoi pas un Kondogbia en 10 ? Il a le volume de jeu et la technique également. Il partirait de moins loin pour casser les lignes, mais pourrait aussi laisser les ailes à Matuidi à gauche et Pogba à droite (en remplacement de Sissoko).
    Physiquement, ce serait solide au milieu avec un losange Kondogbia – Matuidi-Pogba et Schneiderlin en sentinelle.
    Une duo Griezmann-Benzema me plairait bien aussi, avec Griezmann dans le même registre où il brille à l’Atletico.

  4. Galla dit :

    Pour avoir vu pendant 2 ans Kondogbia à Monaco, je peux te dire qu’il n’est pas assez offensif pour être un bon 8, alors ne parlons pas de jouer 10 !
    Par contre, un milieu en losange Schneiderlin (6) – Pogba (8) – Matuidi (8) – Valbuena (10) serait très intéressant, derrière Benz-Griez par exemple. Comme le dit Florent, on ne pourrait pas demander à Petit Vélo le repli d’un Vidal ou Pogba, mais le 4-4-2 losange étant naturellement assez solide.

  5. darkgugu dit :

    Mea culpa, je suis supporter Monégasque Galia mais je reste persuadé que Kondogbia peut jouer en 8 mais effectivement en 10, cela me parait difficile. Il est meilleur en box to box (quelle horreur ce terme).
    A la vue du match d’hier, je suis d’accord avec toi. Valbuena en 10 « feu follet » est plus que crédible. Je n’aime pas les vrais 10 dans le jeu car je pense qu’en mettant un milieu qui excelle en marquage, on peut éteindre facilement un 10. Özil peut passer complètement à travers d’un match, tout comme Snejder.
    Les deux matchs amicaux ont permis je pense, d’avoir trouvé la bonne formule. Défensivement, c’est propre. Il restera à peaufiner l’animation offensive. Benzema aura plus de liberté et moins de pression à jouer seul devant, épaulé comme il sera par Griezmann. (On va revoir fleurir de CJP l’expression l’attaquant qui tourne autour … berk). Fekir aurait été une bonne alternative à Griezmann dans un rôle qu’il assume à Lyon. C’est vraiment dommage qu’il s’est blessé.

    Mais les latéraux sont des catastrophes … Tremoulinas qui fait des passes aux adversaires (j’ai failli revoir le but du Barça contre Séville), Sagna qui ne sait toujours pas centrer (enfin ok, il centre sur le premier but sur un malentendu)

  1. 6 septembre 2015

    […] Portugal 0-1 France : quand Deschamps copie la Juventus (Florent Toniutti, Les Chroniques Tactiques, 05/09/2015) : l’analyse tactique du 4-4-2 en losange de la France, copié sur celui de la Juventus. Différence de taille, les joueurs qui l’animent. […]

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